Une chronique de guerre

Au 1er mai 1914, à la veille de la Grande Guerre, le lycée Corneille accueille 105 pensionnaires, 106 demi-pensionnaires, 113 externes surveillés et 339 externes libres soit 663 élèves. Au 1er mai 1915, ils sont 556, tous externes libres, les autres catégories ont disparu du fait de la réquisition d’une bonne partie du lycée par l’Armée. Les anciens internes doivent alors trouver chez les particuliers de Rouen un accueil familial.

Durant l’année scolaire 1914-1915, le lycée a ainsi été occupé par les Compagnies de dépôt du 39e Régiment d’Infanterie, réquisition qui a donné lieu au moment du départ des Autorités militaires (en tout cas d’une partie d’entre elles) à l’établissement d’un procès-verbal signé conjointement par un officier du Génie, par l’architecte municipal et par l’économe du lycée pour évaluer les dégâts occasionnés après un an de présence militaire dans des locaux scolaires. Le devis atteint la somme de 18 951,49 francs pour l’architecte municipal et de 15 953,58 francs pour l’administration militaire.


Au début du mois d’août 1914, le Lycée Corneille est devenu le centre mobilisateur du 239e R. I. où sont regroupés les réservistes qui vont servir à constituer une extension du 39e RI, régiment d’active (historique du 239e RI). C’est du lycée que les troupes partent rejoindre le front selon les objectifs de mobilisation du Plan XVII du général Joffre.

Le Monument aux Morts introduit une nouvelle pratique, la mise en exergue d’un collectif au destin finalement commun2. Mais il prend de très nombreux visages d’où la difficulté à articuler niveau local et niveau national, car le monument est une commémoration locale d’un événement national. C’est la même guerre et les mêmes morts que rappellent alors tous nos monuments malgré la diversité des décisions, des contributions dont ils résultent, malgré la diversité des choix spatiaux, de leur architecture ou de leur symbolique, donnant ainsi à chacun son caractère propre, opposé à l’unicité de l’épisode historique. 3

Le marché économique qu’a pu représenter leur édification n’est pas non plus à ignorer. Celui-ci a représenté pour les architectes, les maçons, les sculpteurs, un marché considérable et lucratif de près de 211 millions de francs, soit 156 francs par soldat mort et 5 francs par Français.

Le monument aux morts apparaît comme un cénotaphe (de kenos, « vide » et taphos, « tombe ») et remplace de fait les cimetières. Par le nom, par son identité de personne, le soldat est célébré alors que le corps du défunt, mort au combat, est parfois loin ou non identifié. Comme tombe de ceux qui ne sont pas physiquement présents, il fait intégralement partie du travail de deuil. Il développe alors une dimension particulière et une symbolique édifiante. Avec le monument, l’établissement scolaire accompagne le mouvement de deuil et assure aux disparus la survivance du souvenir individuel et de la mémoire collective. Ces hommes, leur engagement et leur mort doivent alors servir d’exemple pour les générations suivantes. Mais un basculement a eu lieu depuis un siècle : la reconnaissance actuelle des soldats « Morts pour la France » comme victimes d’un conflit d’un autre âge montre le changement qui s’est opéré dans les mentalités. L’héroïsation liée à la guerre et aux exploits militaires a disparu, marquant l’avènement d’une époque pacifiée. De héros, ils sont devenus victimes, et ce renversement mémoriel doit être pris en compte. A l’heure de la perte des repères, des questionnements sur notre identité nationale, de l’individualisme forcené qui détruit tous les liens sociaux, le monument aux Morts du lycée serait-il devenu un non lieu, un endroit de l’évitement et du passage du fugitif, posé entre deux salles d’études pour les élèves de « Prépas », un simple décor mural devant lequel les élèves passent sans aucun regard, ni aucune curiosité ?

Entre douleur et dignité, rancoeurs et fiertés, à l’heure des combats politiques épiques, le « Monument aux Morts » devait avant tout parler aux vivants et aux suivants. Désormais il est muet. On le regarde à peine et il ne suscite plus guère d’émotions, même l’immuable rituel des commémorations du 11 novembre (mais ne se tenant néanmoins pas le 11 novembre, jour férié oblige) est ignoré de la très très grande majorité des élèves, sinon des professeurs.

Mais définir ces monuments comme uniquement commémoratifs, leur assigner une fonction de mémoire, est trop peu dire. Le monument ne se contente pas de rappeler les morts de la guerre comme le font les plaques commémoratives, il est le support de l’affirmation du lien entre les vivants et les morts, il a été érigé par les vivants pour les morts, à leur intention avec sa dédicace : « A leurs camarades morts pour la France, les Anciens ». Offert aux morts par ceux qu’ils ont sauvés, c’est bien un témoignage de reconnaissance par excellence. La population toute entière est associée à son érection et chacun doit y apporter sa contribution, la parcimonie serait de l’ingratitude4. Et pourtant rien ne fut facile et les débats qui entourèrent la construction du monument aux Morts du lycée Corneille le montrent bien.

Par contre le monument sera inauguré avec une rare solennité, la cérémonie qui aura lieu en janvier 1923 montre la volonté commune de témoigner la reconnaissance collective, celle de chacun et de tous envers ceux qui ont assuré la défense de la Nation dans une guerre que l’on considère alors comme juste et décisive pour l’avenir de l’Humanité.

Le monument aux Morts s’inscrit dès son érection dans une longue chaîne de cérémonies, de célébrations, dont l’inauguration n’est finalement que la première. Celle-ci n’a de sens que si elle est la première cérémonie et que bien d’autres suivront. Le monument est conçu dès le début pour accueillir une suite de cérémonies par sa double fonction de mémoire et de culte. Avant qu’il ne soit tronqué lors de son déplacement après la Seconde Guerre mondiale, il était surmonté d’un cénotaphe orné d’une grande Croix de guerre. Il n’est pas seulement là pour rappeler un souvenir mais pour organiser l’expression publique d’une reconnaissance collective. Ainsi sa fonction cultuelle ou cérémonielle le charge d’une valeur sacrée. Le monument honore une dette dont on ne peut s’acquitter. Jamais l’union de la Nation n’a été plus forte : en commémorant le sacrifice de leurs morts autour de chacun des monuments, les Français exprimaient alors l’unité profonde de leur conscience nationale et de leur adhésion à l’Etat Républicain. Il n’est pas alors que souvenir ou cénotaphe, il est bien devenu l’autel de la Patrie. De plus, la cérémonie d’inauguration du Monument du Lycée Corneille en 1923 ne pouvait être désincarnée, d’autant qu’y figuraient aux premières loges les pères de certains des disparus : Paul Fraenckel (président de la chambre de commerce d’Elbeuf, vice-président de l’Association des Anciens élèves), Etienne Wolf (imprimeur du livre d’Or du lycée), Henri Doliveux (Inspecteur d’Académie).

Le 30 août 1914, l’Etat major du Génie britannique annonce qu’il va quitter sa base n°2 de Rouen pour aller vers une « destination inconnue » (en fait repli de tout le BEF, le British Expeditionary Force sur Saint-Nazaire, après le recul général fin août et les batailles de Charleroi et de Mons), mais demande au proviseur du Lycée de conserver les bureaux prêtés par ses soins dans l’école Potier, dans le cas où les Britanniques reviendraient, ce qui sera le cas en octobre après la victoire de la Marne et la stabilisation du front :

Le 4 septembre, sont relevées les différentes tentatives pour obtenir de l’autorité militaire que le lycée soit rendu libre au 1er octobre 1914. Le 18 septembre 1914, l’Inspection académique confirme que l’établissement est employé comme hôpital (hôpital complémentaire n°6 bis). Le 3 octobre 1914, dans une circulaire relative à l’utilisation des locaux, il est dit que le Ministère de l’instruction publique doit s’arranger avec le Ministère de la Guerre. On apprend également que les femmes de fonctionnaires mobilisés pourront toucher les traitements de leur mari.

Le 17 septembre 1914, le commissaire des compagnies de dépôt informe le Proviseur du lycée que « la salle du petit lycée affectée à l’usage de la bibliothèque des élèves a été évacuée par le vaguemestre qui s’y était installé », la salle est désormais interdite aux militaires du détachement.

Dès le début de la présence des militaires au sein de l’établissement, les relations sont houleuses. A ce titre, cette lettre du proviseur au commandant des compagnies de dépôt du 39e RI, est éloquente :

Dans son message aux enseignants le 30 septembre 1914, le proviseur rappelle leur devoir patriotique ainsi que les difficultés qu’ils vont rencontrer dans leur enseignement en raison de la situation très particulière de ce début d’année :

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