I. Un lycée dans la « Grande Guerre »  1914-1918 Le Lycée Corneille de Rouen

Introduction

Le monument aux Morts qui naît avec la Grande Guerre, tout comme les nécropoles nationales ou les autres cimetières militaires, s’inscrit dans un long processus d’affirmation de l’individu comme être unique, singulier, une conception apparue après la guerre de 1870-1871 contre la Prusse. Sa construction participe donc à la tradition des célébrations publiques, déjà amorcée depuis une quarantaine d’années, mais la nouveauté est ici quantitative (par le nombre impressionnant de constructions, plus de 36 000 monuments aux morts communaux sans compter ceux érigés pour les paroisses, les écoles, les administrations, les entreprises, c’est-à-dire en tout quatre à cinq fois plus1) et qualitative (appel à de grands artistes comme Maxime Real del Sarte, Charles Verlet, Paul Landowski, Louis Aimé Lejeune).

L’investissement financier consenti par le groupe social représentant le Lycée, révèle son attachement au culte des morts en lien avec l’identité très forte de l’établissement, l’attachement aux valeurs traditionnelles, la volonté d’intégrer le sacrifice dans un paysage plus ou moins ostentatoire (au fond de la cour d’Honneur d’un édifice prestigieux, derrière la statue de Pierre Corneille).

Face à l’hécatombe que fut la Grande Guerre (ce conflit fera 1 mort pour 28 habitants), une demande mémorielle naît au cours même du conflit. Le statut de « Mort pour la France » est introduit par la loi dès 1915. Son attribution a une grande importance pour la famille du disparu, elle ouvre droit aux pensions pour les veuves et au statut de pupilles de la Nation pour les orphelins. La loi du 27 avril 1916 prévoit la création d’un diplôme d’honneur des militaires morts pour la Patrie. La loi du 25 octobre 1919 lance le recensement des disparus de chaque commune de France et l’Etat se charge de proposer à toutes les communes voulant édifier un monument, des subventions, établies en fonction du nombre de morts dans la commune et des ressources de celle-ci. Elle prévoit La rédaction d’un registre des morts au Panthéon ainsi que des livres d’or communaux afin de conserver la permanence de la mémoire des sacrifices consentis. Par la loi de finances de 1920, l’Etat subventionne la construction des cénotaphes à condition qu’ils ne se rattachent à aucun culte. Le Monument aux morts est alors une tentative de donner un sens à la disparition de plus de 1,3 million de combattants. C’est un tombeau symbolique perpétuant la mémoire des disparus et 16 seront construits chaque jour pendant 5 ans. Seules 1 % des communes n’ont pas de Monument : 14 communes normandes sur 2 233 ne comptent pas de victimes de la Grande Guerre (il n’y a pas, par exemple, de monument aux morts à Touffreville-la-Campagne). De 1918 à 1925, 30 000 monuments sont construits. Entre 1919 et 1922, on compte en moyenne trois inaugurations par jour, le prix des Monuments aux morts s’élevant de 5 000 à 2 00 000 francs comme à Amiens. Dans la majorité des communes, deux monuments aux morts ont été érigés : l’un dans l’espace public (place du village, mairie, école), l’autre dans l’église (pour les paroissiens tombés au combat) oui le temple (à Bolbec, Lillebonne, Saint-Romain-de-Colbosc), phénomène que notre étude prosopographique montre très bien.

La loi du 25 octobre 1919, relative à la commémoration et à la glorification des « Morts pour la France » au cours de la guerre a conduit à des listes de noms à inscrire non sur le Monument (il n’en est pas encore question au sortir de la guerre), mais sur des registres déposés au Panthéon puis sur un livre d’or remis par l’Etat à chaque commune, mais ce livre d’or n’est pas sans erreurs, soit par refus des parents d’y faire figurer le nom de la victime (absence ou présence de liens avec le religieux par exemple à une époque de tensions avec l’Eglise), soit en raison d’un lien direct qui doit exister entre la commune concernée et le défunt, ce qui n’est pas toujours évident à vérifier. Il en sera de même de celui édité par la maison Wolf en 1922 pour le lycée Corneille : incomplet, avec des noms écorchés, des problèmes d’homonymies, des approximations. Par la loi du 28 février 1922, l’expression « Mort pour la France » correspond à une définition juridique du statut, modifiant celle du 2 juillet 1915, formule accordée sous certaines conditions et déterminant le versement d’une pension militaire d’invalidité ou de victime de guerre.

Sur notre Monument comme ailleurs, le principe intangible d’égalité devant la mort prévaut et le sacrifice abolit les différences sociales : choix de l’ordre alphabétique sans mention de grade ou de distinction. Mais, néanmoins, certains noms échappent à la logique du classement alphabétique et ont été ajoutés après la construction (disparus, décès litigieux, reconnaissance tardive, oublis tout simplement ?)

Le Monument aux Morts introduit une nouvelle pratique, la mise en exergue d’un collectif au destin finalement commun2. Mais il prend de très nombreux visages d’où la difficulté à articuler niveau local et niveau national, car le monument est une commémoration locale d’un événement national. C’est la même guerre et les mêmes morts que rappellent alors tous nos monuments malgré la diversité des décisions, des contributions dont ils résultent, malgré la diversité des choix spatiaux, de leur architecture ou de leur symbolique, donnant ainsi à chacun son caractère propre, opposé à l’unicité de l’épisode historique. 3

Le marché économique qu’a pu représenter leur édification n’est pas non plus à ignorer. Celui-ci a représenté pour les architectes, les maçons, les sculpteurs, un marché considérable et lucratif de près de 211 millions de francs, soit 156 francs par soldat mort et 5 francs par Français.

Le monument aux morts apparaît comme un cénotaphe (de kenos, « vide » et taphos, « tombe ») et remplace de fait les cimetières. Par le nom, par son identité de personne, le soldat est célébré alors que le corps du défunt, mort au combat, est parfois loin ou non identifié. Comme tombe de ceux qui ne sont pas physiquement présents, il fait intégralement partie du travail de deuil. Il développe alors une dimension particulière et une symbolique édifiante. Avec le monument, l’établissement scolaire accompagne le mouvement de deuil et assure aux disparus la survivance du souvenir individuel et de la mémoire collective. Ces hommes, leur engagement et leur mort doivent alors servir d’exemple pour les générations suivantes. Mais un basculement a eu lieu depuis un siècle : la reconnaissance actuelle des soldats « Morts pour la France » comme victimes d’un conflit d’un autre âge montre le changement qui s’est opéré dans les mentalités. L’héroïsation liée à la guerre et aux exploits militaires a disparu, marquant l’avènement d’une époque pacifiée. De héros, ils sont devenus victimes, et ce renversement mémoriel doit être pris en compte. A l’heure de la perte des repères, des questionnements sur notre identité nationale, de l’individualisme forcené qui détruit tous les liens sociaux, le monument aux Morts du lycée serait-il devenu un non lieu, un endroit de l’évitement et du passage du fugitif, posé entre deux salles d’études pour les élèves de « Prépas », un simple décor mural devant lequel les élèves passent sans aucun regard, ni aucune curiosité ?

Entre douleur et dignité, rancoeurs et fiertés, à l’heure des combats politiques épiques, le « Monument aux Morts » devait avant tout parler aux vivants et aux suivants. Désormais il est muet. On le regarde à peine et il ne suscite plus guère d’émotions, même l’immuable rituel des commémorations du 11 novembre (mais ne se tenant néanmoins pas le 11 novembre, jour férié oblige) est ignoré de la très très grande majorité des élèves, sinon des professeurs.

Mais définir ces monuments comme uniquement commémoratifs, leur assigner une fonction de mémoire, est trop peu dire. Le monument ne se contente pas de rappeler les morts de la guerre comme le font les plaques commémoratives, il est le support de l’affirmation du lien entre les vivants et les morts, il a été érigé par les vivants pour les morts, à leur intention avec sa dédicace : « A leurs camarades morts pour la France, les Anciens ». Offert aux morts par ceux qu’ils ont sauvés, c’est bien un témoignage de reconnaissance par excellence. La population toute entière est associée à son érection et chacun doit y apporter sa contribution, la parcimonie serait de l’ingratitude4. Et pourtant rien ne fut facile et les débats qui entourèrent la construction du monument aux Morts du lycée Corneille le montrent bien.

Par contre le monument sera inauguré avec une rare solennité, la cérémonie qui aura lieu en janvier 1923 montre la volonté commune de témoigner la reconnaissance collective, celle de chacun et de tous envers ceux qui ont assuré la défense de la Nation dans une guerre que l’on considère alors comme juste et décisive pour l’avenir de l’Humanité.

Le monument aux Morts s’inscrit dès son érection dans une longue chaîne de cérémonies, de célébrations, dont l’inauguration n’est finalement que la première. Celle-ci n’a de sens que si elle est la première cérémonie et que bien d’autres suivront. Le monument est conçu dès le début pour accueillir une suite de cérémonies par sa double fonction de mémoire et de culte. Avant qu’il ne soit tronqué lors de son déplacement après la Seconde Guerre mondiale, il était surmonté d’un cénotaphe orné d’une grande Croix de guerre. Il n’est pas seulement là pour rappeler un souvenir mais pour organiser l’expression publique d’une reconnaissance collective. Ainsi sa fonction cultuelle ou cérémonielle le charge d’une valeur sacrée. Le monument honore une dette dont on ne peut s’acquitter. Jamais l’union de la Nation n’a été plus forte : en commémorant le sacrifice de leurs morts autour de chacun des monuments, les Français exprimaient alors l’unité profonde de leur conscience nationale et de leur adhésion à l’Etat Républicain. Il n’est pas alors que souvenir ou cénotaphe, il est bien devenu l’autel de la Patrie. De plus, la cérémonie d’inauguration du Monument du Lycée Corneille en 1923 ne pouvait être désincarnée, d’autant qu’y figuraient aux premières loges les pères de certains des disparus : Paul Fraenckel (président de la chambre de commerce d’Elbeuf, vice-président de l’Association des Anciens élèves), Etienne Wolf (imprimeur du livre d’Or du lycée), Henri Doliveux (Inspecteur d’Académie).

Indéniablement inscrits dans leur époque, ces lieux de mémoire que sont les Monuments aux Morts ont leur Histoire, une histoire singulière en prise directe avec leur territoire, ici le lycée. Chacun en leur place, ils ont accueilli le deuil, perpétué le souvenir, entretenu la mémoire. C’est l’histoire d’un groupe social avec ses disparus, l’histoire d’aventures individuelles qui s’agit de redécouvrir un siècle après les événements. A partir des renseignements succincts, partiels, il s’agit pour nous de retrouver alors un homme et son destin individuel. Il s’agit d’insuffler un peu de vie et d’humanité à l’anonymat de ces noms gravés en lettres d’or sur le Monument aux Morts.5 La minute de silence qui est reproduite chaque année devant eux, est la forme laïcisée de la prière chrétienne. Selon Jay Winter, dès 1946, « les morts des guerres formèrent une seule et même communauté […] le caractère politique de la Seconde Guerre et certaines de ses horreurs interdisaient de revenir aux formes de deuils utilisées en 1914-1918. » Dès le 13 novembre 1964, le quotidien Le Monde écrit « 11 novembre, dont les écoliers ont grande peine à saisir la signification. Devrait-il être rayé du calendrier ? ». Dans une note au Président de la République concernant les fêtes nationales (AN 54G1/290 de janvier 1964), le pouvoir politique « s’inquiète de l’indifférence de ceux, les jeunes en particulier, qui avouent une ignorance regrettable non seulement des événements, mais aussi des enseignements qu’il comporte. » La mémoire s’était faite identitaire, refermant le chapitre de la défaite de 1870-1871. Mais progressivement, la mémoire ne peut plus évoquer la victoire sur l’Allemagne ou la récupération de l’Alsace, mais le sacrifice d’une génération entière, d’une mobilisation sociale et sociétale inouïe sur fond de civisme, né du récit national lavissien. La cérémonie de 1964 est peut-être la dernière du triomphe de la mémoire univoque et triomphante de 14-18, celle de la « Génération du feu ». La France, de la glorification unanime de la mémoire de 1914-1918, est passée après 1968 à d’autres pratiques mémorielles que revendiquent les nouvelles générations pour un conflit de moins en moins compréhensible avec l’hédonisme croissant et la disparition progressive des Poilus. Par la loi du 20 février 2012, l’anniversaire de l’Armistice est transformé en hommage à tous les « morts de la France » y compris ceux des Opex dont les noms seront ajoutés sur tous les monuments. L ‘évolution autour des pratiques mémorielles est donc importante.

L’histoire des monuments aux morts de la Grande Guerre, outils mémoriels d’une puissance sans précédent, nous apprend beaucoup sur la France de l’entre-deux guerre, ses tensions politiques, ses contradictions territoriales, ses ambiguïtés, mais aussi ses forces. Elle nous rappelle surtout qu’hier comme aujourd’hui la communauté nationale est une construction politique. Et que la mémoire en est l’un des piliers fondamentaux6. Mais la mémoire est aussi d’abord propre à celui qui a vécu l’événement, celui qui ne l’a pas connu ne peut avoir qu’un regard de connaissance. Si le regard et l’esprit ne sont pas éduqués à l’interrogation et au questionnement, alors il est plus difficile que le Monument aux morts du lycée soit considéré et interrogé comme il le devrait.

La mémoire de la Grande Guerre est partout en France et le centenaire semble hanter l’imaginaire national comme le montre le succès de la série Apocalype qui obtient 24,2 % d’audience en 2014 ou celui de la Grande collecte. En 2014, près de 1 500 projets sont également labellisés. De son côté la presse écrite n’est pas en reste : en France, 35 revues sont consacrées à la guerre dont 4 exclusivement à la Grande Guerre. Dès lors, l’approche du centenaire de la Grande Guerre s’étalant sur les années 2014-2018, pourrait saisir l’occasion d’actualiser les signes, les codes frappés de désuétude, dépoussiérer le lieu et réfléchir au sens à lui donner aujourd’hui par rapport au sens qu’il avait hier.7

Beaucoup de familles sont rebutées par des cimetières anonymes, mais le rapatriement des corps nécessite une identification, une exhumation, un transport des dépouilles. C’est une véritable tâche de « démobilisation » des morts qui s’engage dans un contexte de « sortie de guerre » difficile.

Par l’ordre du 19 novembre 1914, Joffre interdit toute exhumation des corps et tout rapatriement à l’arrière du front (par des justifications d’ordre moral, sanitaire et matériel). Mais après 1918, le poids des morts sur les vivants se fait de plus en plus ressentir. A qui appartiennent les corps ? A la famille ou à l’Etat ?

Le poids des morts sur les vivants devient tellement fort que l’Etat est forcé de s’engager. Le refus de la mort anonyme pour se souvenir du sacrifice de chacun devient désormais la norme alors qu’en 1870 comme en 1914 encore, les corps sont d’abord enterrés dans des fosses communes. Ainsi, le 19 septembre 1915, le GQG recommande de renoncer aux tombes collectives au profit des tranchées de dix ou de tombes individuelles et les corps doivent être positionnés les uns auprès des autres et non plus empilés. Le 29 décembre 1915, la loi accorde la sépulture perpétuelle aux « Morts pour la France ». Durant le conflit, les cimetières militaires deviennent la propriété de l’Etat qui prend en charge les dépenses d’acquisition et d’entretien et se substitue donc aux familles endeuillées. L’héroïsation de la mort apaise les souffrances du deuil et flatte l’orgueil familial. Tandis, qu’avec l’apparition des cimetières romantiques au XIXe siècle, les tombeaux accueillent le mort mais perpétuent aussi sa mémoire et deviennent des lieux de mémoire et de recueillement.

Le ministère des Pensions, Primes et Allocations dont le premier titulaire est André Maginot est créé le 27 janvier 1920 et s’occupe de toutes les questions d’état civil et des sépultures. L’article 106 de la loi de finances du 31 juillet 1920 accorde aux familles le droit de retour aux frais de l’Etat. La loi appuyée par André Maginot met un terme à près de 18 mois de débat. Le retour des morts est aussi un symbole d’unité et de cohésion nationale, celle d’une communauté en deuil et celle d’une nation touchée dans sa chair. Les morts témoignent des sacrifices consentis, ils deviennent le symbole d’une unité nationale et territoriale. Tous les « Morts pour la France » entre le 2 août 1914 et le 24 octobre 1919 peuvent être rapatriés. Les exhumations officielles (certaines sont sauvages) se font entre janvier 1921 et juin 1923. Le transfert des corps est assuré par des entreprises adjudicataires, souvent surnommées « les mercantis de la mort ». L’année 1924 marque la fin virtuelle des convois mortuaires sauf pour les corps inhumés en Allemagne (qui seront rapatriés dans la nécropole de Sarrebourg jusqu’en 1926) et ceux nouvellement identifiés au fur et à mesure des découvertes fortuites. En tout près de 250 000 à 300 000 corps sont restitués aux familles (selon Jay Winter) soit 25 % à 30 % du total des combattants décédés pour un coût total de 26 millions de francs pour l’Etat. Pour les autres corps qui seront laissés dans les nécropoles nationales, la loi du 29 octobre 1921, fait bénéficier aux familles d’un voyage annuel gratuit jusqu’au lieu de sépulture de leur défunt. « Le réveil des morts » de Roland Dorgelès ou « Les marchands de gloire » de Marcel Pagnol témoignent de cette démobilisation des morts après 1918. Désormais, les monuments aux morts et les cimetières sont devenus les gardiens de la Mémoire. SGA Mémoire des hommes, site ouvert en 2003, recense sur sa base de données 1 325 290 soldats. Il est dorénavant temps de s’intéresser à eux et à leur mémoire.


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1 Dalisson (Rémi), 11 Novembre, du souvenir à la mémoire, Armand Colin, Paris, 2013, p. 52

2 David (Franck), Comprendre le monument aux morts, lieu du souvenir, lieu de mémoire, lieu d’Histoire, Ministère de la Défense-DMPA/éditions, Paris, 2013, p. 66

3 Antoine (Prost), Mémoires locales et mémoires nationales. Les monuments de 1914-1918 en France, in Guerres mondiales et conflits contemporains, PUF, Paris, Juillet 1992, p. 41

4 Antoine (Prost), Mémoires locales et mémoires nationales. Les monuments de 1914-1918 en France, in Guerres mondiales et conflits contemporains, PUF, Paris, Juillet 1992, p. 48

5 David (Franck), Comprendre le monument aux morts, lieu du souvenir, lieu de mémoire, lieu d’Histoire, Ministère de la Défense-DMPA/éditions, Paris, 2013, p. 80

6 Jagorel (Quentin), Les monuments aux morts, puissant outil mémoriel après la Grande Guerre in Le Monde.fr, 26 septembre 2014

7 David (Franck), Comprendre le monument aux morts, lieu du souvenir, lieu de mémoire, lieu d’Histoire, Ministère de la Défense-DMPA/éditions, Paris, 2013, p. 84

Questions de Méthodologie :

Retracer de la façon la plus précise et exhaustive possible le destin de près de 450 hommes qui ont disparu il y a maintenant un siècle soit près de quatre générations n’est pas une chose aisée, il n’y a qu’à voir comment le passé familial disparaît très vite d’une génération à l’autre, ne laissant parfois que quelques bribes.

Travailler sur tous les noms qui sont aujourd’hui inscrits sur le monument aux morts du Lycée Corneille a nécessité de notre part de croiser de nombreuses sources afin d’éviter toute erreur.

Dès l’origine, les noms gravés sur le monument aux Morts (au nombre de 277) ont pu l’être grâce à la rédaction d’un livre d’or élaboré au fur et à mesure des nouvelles du front (dont nous n’avons malheureusement retrouvé que la première partie aux archives départementales, notre exemplaire manuscrit s’arrête à la lettre H : 122 J 20-21) et enfin publié définitivement en 1922 par la maison Wolf. En confrontant ces deux sources dont l’une dépend de l’autre, nous avons déjà constaté des erreurs et des approximations. Alors que la construction du monument avance et que les noms sont gravés sur les plaques, Wolf édite en fin d’ouvrage un supplément à son livre d’or évoquant les anciens élèves Morts au Champ d’honneur dont il faudra par la suite ajouter le nom dans les vides en bas des colonnes du mémorial, d’où un ordre alphabétique parfois rompu.

Afin de corriger ces erreurs et approximations, nous avons alors été rechercher tous les registres de naissance disponibles que nous avons croisés avec les fiches des soldats Morts pour la France sur le site « Mémoire des hommes » du Ministère de la Défense. Nous avons ensuite couplé ces dernières avec les registres matricules qui viennent d’être mis en ligne dans la plupart des départements à l’approche du Centenaire. Enfin, nous avons consulté tous les livres d’or des communes envoyés au Ministère des Pensions en 1929 (site des archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine) ainsi que ceux des établissements scolaires en lien avec le lycée (Institution Join-Lambert, Institution Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, Maîtrise Saint-Evode, Ecole Normale d’instituteurs, Lycée du Havre).

Nous avons aussi consulté les journaux susceptibles de donner des informations sur nos anciens : le Journal de Rouen bien entendu, les bulletins paroissiaux de l’Archidiocèse de Rouen, le Journal Officiel de la République Française.

Grâce à tous ces croisements, nous avons tenté de corriger les erreurs que l’on peut rencontrer sur le monument (orthographe écorché des noms propres, erreurs de prénoms, soldat inscrit à deux reprises ?), mais aussi d’en compléter la liste (d’autres Anciens du Lycée sont décédés pendant la Grande Guerre et ont été « oubliés » au moment de la rédaction du Livre d’or et de l’édification du Monument en leur honneur). Se pose aussi la question des « non Morts pour la France » [Près de 100 000 décédés ne bénéficièrent pas de la mention « Mort pour la France » pendant la Grande Guerre. Soldats sans famille, orphelins ou combattants indigènes (Afrique, Algérie, Indochine), personne ne put apporter la preuve que la cause du décès était la conséquence directe d’un fait de guerre. Toutefois pour certains, la mention a pu être établie ultérieurement] qui font l’objet d’un classement à part et que nous devons prendre en compte dans notre analyse.

Enfin, notre travail de recherche s’est aussi déroulé sur le terrain. Nous avons parcouru toute la région Haute-Normandie et les départements proches (Oise, Somme, Eure-et-Loire, Calvados) afin de retrouver des traces concrètes de nos anciens sur les Monuments aux morts des communes où ils vécurent, les institutions dans lesquelles ils travaillèrent (pour certains) et dans les églises qu’ils fréquentèrent comme paroissiens.

Nos deux regrets : ne pas avoir retrouvé l’ensemble du Livre d’or du Lycée Corneille et surtout ne pas avoir réussi à retrouvé le Livre d’or de la ville de Rouen dont personne, ni à la mairie, ni à la Bibliothèque Municipale de Rouen n’a entendu parler (il a certainement été détruit dans l’incendie de l’Hôtel de ville en 1926 puisque les archives du ministère des Pensions consultables à Pierrefitte n’en font pas état).

Notre objet d’étude porte sur le destin de nos « Anciens » élèves du lycée Corneille, devenus combattant français de la Grande Guerre et « Mort pour la France ». Il faut retracer en deux morts la manière dont ils ont été recrutés. La loi du 27 février 1872 institue le service militaire pour tous les Français âgés de 20 ans qui sont affectés à une classe lors du recensement. Le 21 mars 1905 rend le service universel et égalitaire en supprimant le tirage au sort et sa durée est ramenée à 2 ans puis la loi du 19 juillet 1913 le porte finalement à 3 ans. Une fois recensé, le jeune passe devant le conseil de révision qui statue sur ses aptitudes et le classe bon pour le service, bon pour service auxiliaire (en raison de son état de santé), ajourné (en raison d’une constitution trop faible ou non conforme physiquement), appelé ultérieurement à repasser, exempté (en raison d’un handicap). Sur présentation de justificatif, un sursis peut être accordé aux étudiants ou soutiens de faille (beaucoup d’élèves du lycée optant pour des études longues l’obtiendront). Avec l’entrée en guerre et les besoins toujours croissants, l’appel des classes suivantes s’effectue par avance : la « classe 14 » en septembre 1914, la « classe 15 » en décembre 1914, la « classe 16 » en janvier 1915, la « classe 17 » en avril 1916, la « classe 18 » en avril 1917, la « classe 19 » en avril 1918. De l’armée d’active, le soldat est ensuite versé dans la réserve de l’armée d’active lorsqu’il atteint 24 ans et y reste jusqu’à 34 ans. Ensuite il fait partie de l’Armée territoriale puis de la réserve de la Territoriale pour ceux nés entre 1867 et 1872. La loi de 1913 permet aussi l’engagement de volontaires mineurs de plus de 18 ans sur autorisation parentale au moins trois mois avant la date d’appel prévu. Ce délai peut être abaissé à l’âge de 17 ans en cas de guerre après publication d’un décret présidentiel qui aura lieu en août 1914. Les engagements se font pour 3, 4, 5 ans ou pour la durée de guerre.


Après avoir rappelé l’histoire du lycée durant la Grande Guerre puis celle de la constitution du livre d’or et de la construction du Monument aux morts de l’établissement, nous nous sommes attelés à présenter une biographie la plus exhaustive possible de nos anciens.

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