III. LA REDACTION DU LIVRE D'OR DU LYCEE

En marge de l’édification éventuelle du Monument aux morts se pose aussi la question de la rédaction du Livre d’Or du Lycée Corneille qui est d’ailleurs un préalable indispensable à sa réalisation.

Dès août 1916, par voie de presse, l’Association des anciens du Lycée, annonce son intention de rédiger une notice à « ceux des siens qui au front des armées, ont donné leur vie pour la France ou s’y sont distingués par leur bravoure » et de les inscrire sur son Livre d’or. « Dans le dernier numéro de Notre Vieux lycée, daté à tort d’avril-mai 1914, et paru réellement en juin 1916, nous annoncions la publication prochaine d’un bulletin spécial rendant hommage aux camarades morts au champ d’honneur et à ceux qui auront été décorés, médaillés ou cités à l’ordre du jour. Or le présent bulletin n’est pas encore ce livre d’Or que nous avions promis et nous devons donner les motifs de ce retard. On sait qu’une loi promulguée tout au début de la guerre, le 5 août 1914, et destinée à prévenir les indiscrétions de la presse, a interdit la publication de tout renseignements susceptibles d’être utilisés par l’ennemi, et notamment sur les emplacements et les mouvements des armées. Donc, la censure à qui doivent être soumis non seulement les journaux, mais aussi tous les imprimés quelconques, périodiques ou non, et par conséquent notre vieux lycée, n’aurait pas pu laissé passer toutes les indications que nous aurions désiré donner. Il aurait fallu en effet supprimer soit le numéro du régiment, soit l’endroit où nos camarades se sont distingués ou ont trouvé une mort glorieuse, et notre texte aurait été constamment coupé par des points. Nous avons donc préféré attendre des temps plus heureux et plus calmes où nous pourrons consacrer à chaque camarade une mention complète et exacte, ayant pour l’avenir une valeur documentaire. Il ne faut négliger aucun détail quand il s’agit d’honorer ceux qui sont morts pour la patrie. Nous rappelons en même temps que nous continuerons à recevoir avec reconnaissance tous renseignements susceptibles d’aider à la rédaction du livre d’Or : portraits, citations, etc… qui peuvent être remis à notre camarade Wolf, 13 rue Pierre Corneille. » [Sources : « Notre Vieux Lycée », Bulletin de l’Association des anciens élèves du Lycée Corneille, 1916, n°31]

La presse rouennaise fait également part de ce voeu à deux reprises en août 1916 et juin 1917 en publiant deux articles demandant aux familles d’Anciens élèves disparus pendant le conflit de bien vouloir en informer l’établissement afin de dresser une liste la plus précise possible permettant de rédiger le livre d’or du lycée :

Dufet
[Sources : Journal de Rouen, 23 août 1916]
rouen
[Sources : Journal de Rouen, 18 juin 1917]
[Sources : Journal de Rouen, 20 juin 1919]
rouen
[Sources : Journal de Rouen, 7 juillet 1920]

Par exemple, le père d’André Decaux qui habite à Beaubec-la-Rivière, apprend par le Journal de Rouen ce souhait et s’empresse de donner des informations sur son fils qui vient de disparaître à la fin de l’année 1915 :

rouen
[Sources : ADSM, 122 J 20]

Par la loi du 25 octobre 1919, « relative à la commémoration et à la glorification des morts pour la France au cours de la Grande guerre », l’État lance lance le projet ambitieux de rédiger un Livre d’or des Français, héros anonymes, morts pour la France et destiné à être déposé au Panthéon à Paris. Le ministère des Pensions, nouvellement créé, doit utiliser le fichier constitué par le ministère de la Guerre dès 1914, demandant aux communes de compléter ou d’amender les listes communales. Il est ensuite chargé d’établir, à partir du fichier existant, la liste des Morts pour la France de chaque commune. Il l’adresse en 1929 aux maires qui la contrôlent et l’amendent. Des correspondances témoignent souvent de ces échanges entre les deux parties. Toutefois, les décalages entre les noms figurant sur les monuments aux morts et ceux des Livres d’or proviennent du fait que la liste du ministère est établie en 1929 alors que les monuments aux morts ont presque tous été érigés entre 1920 et 1925. En 1935, la présentation matérielle du futur Livre d’or est fixée : 120 volumes devaient être imprimés en plusieurs exemplaires, dont un serait déposé au Panthéon. Les contraintes budgétaires, puis le début de la Seconde Guerre mondiale, mirent fin au projet, en laissant subsister la documentation préparatoire.

Seules les Archives Nationales de Fontainebleau conservent les listes des morts pour la France établies par commune à cette occasion. Ces listes diffèrent souvent de celles qui ont été gravées sur les monuments aux morts.

Dès 1914, la qualité de « Mort pour la France » est attribuée aux civils et aux soldats victimes de la Première Guerre mondiale ; ainsi, tout au long du conflit, le ministère de la Guerre tient à jour un fichier de tous les soldats honorés de cette mention qui répondait à des critères précis : seules les personnes décédées entre le 2 août 1914 et le 24 octobre 1919, morts sur le champ de bataille ou à cause de dommages directement imputables au conflit, étaient susceptibles de la recevoir.

Par ailleurs, dès le début des années 1920, des centaines de livres d’or sont rédigés dans toute la France, souvent à partir d’initiatives privées. Ils sont parfois initiés par les grandes institutions (instituteurs, avocats, professeurs, ingénieurs, religieux, anciens élèves d’une grande école ou d’un grand lycée, officiers d’un régiment, etc…). Ces livres d’or témoignent des services rendus à la Patrie par une catégorie socio-professionnelle, les sacrifices qu’elle a consentis et surtout permettent d’en conserver le souvenir. Les biographies peuvent être plus ou moins étoffées. Certains présentent de nombreux détails : date de naissance, milieu social d’origine, études suivies, fonctions occupées avant la guerre, service militaire, affectations, date et lieu de mort, lieu d’inhumation quand il est connu, citations et décorations, anecdotes et même photographies. Des dessins patriotiques (tels un casque Adrian ou un drapeau) et des photographies de champ de bataille peuvent parfois illustrer les textes. Rien de tel pour le livre d’or du Lycée Corneille qui reste assez sommaire, indiquant uniquement la date et le lieu du décès, l’unité combattante, les décorations et citations. Et même pour certains soldats, juste le nom.

Voici ce qu’annonce l’Association des Anciens du Lycée Corneille : « A l’heure où la paix est définitive, il convient plus que jamais de songer avec recueillement à ceux d’entre-nous qui sont morts pour la Patrie. Il faut que soit éternelle leur mémoire, comme notre reconnaissance. Il faut que les générations qui s’élèvent et celles qui viendront dans la suite des siècles, gardent leur culte, et que jamais ne s’éteigne la flamme vivace du souvenir. C’est, guidé, par cette pieuse pensée que notre regretté président Delabost avait consacré tous ses soins à la rédaction du Livre d’Or. Cette œuvre va paraître, mais il importe qu’elle soit complète et définitive. Nous prions donc, instamment, tous ceux de nos camarades qui possèdent des documents et des photographies de leurs chers disparus, de nous les adresser sans retard. C’est un devoir urgent qu’ils devront accomplir avec la plus légitime fierté. Et nous allons aussi, par un monument, célébrer tous ceux qui sont tombés. Le Livre d’Or, c’est bien : c’est le volume qui restera dans la bibliothèque familiale et connu des intimes ; le monument sera mieux parce qu’il proclamera, dans sa simplicité voulue, aux yeux de tous, le sang versé par les anciens Elèves de Notre Vieux Lycée. Passant, que ton front se découvre, Que ton regard soit frappé par cette colonne où sont inscrits les noms ; songe que ceux-là, qui furent instruits et élevés à l’ombre de ces vieux murs, sous l’égide de P. Corneille, dont la statue se dresse dans la cour d’honneur, ont donné leur sang et leur vie pour que la France soit sauvée ; épèle leurs noms glorieux à jamais sauvés de l’oubli, symboles des vertus militaires et du devoir ; donne leur ta pensée émue et reconnaissante car ils ont contribué à te garder tes biens ; vainqueurs, par delà la mort, de l’immonde barbarie allemande qui devait anéantir notre douce France, leurs noms rayonnent dans l’éternité … Passant, que ton front se découvre. Et vous tous, chers camarades, anciens condisciples de ceux qui ne sont plus et que nous devons glorifier, apportez votre souscription à l’œuvre entreprise. Notre Association qui devait, en 1914, fêter son demi-siècle par une cérémonie digne d’elle, de son passé et son avenir, consacre à l’érection du monument projeté, les fonds qu’elle destinait au Cinquantenaire. Mais il est convenable que chacun d’entre-nous contribue personnellement à la commémoration du Souvenir, il y va de notre devoir, il y va de notre dignité, et nul d’entre nous ne faillira à cette tâche sacrée ! [A. Le Corbeiller, « Notre Vieux Lycée », Bulletin de l’Association des anciens élèves du Lycée Corneille, 1919, n° 34]

C’est dans cette optique que le livre d’or du Lycée est inséparable du monument aux morts. Ces deux sources qui sont, un siècle après les événements à notre disposition, nous ont permis de nous lancer dans une étude de type prosopographique, en sachant que celle-ci sera complétée par les fiches du site du Ministère de la Défense consacré à « Mémoire des Hommes », des fiches matricules (sous-série 1 R des archives départementales), des fiches d’Etat-civil (également aux archives départementales), des dossiers individuels du Service historique de la Défense (pour les officiers), des dossiers du fonds de la Légion d’honneur aux Archives nationales (la base Léonore), des articles de journaux et des livres d’or d’autres établissements scolaires par où sont passés nos anciens.

L’intérêt de ce type de document ne se limite pas aux informations biographiques individuelles. Les notices ont été élaborées à partir de sources aujourd’hui disparues, telles que des photographies individuelles, des extraits de lettres (envoyées par des camarades du défunt à la famille) ou des témoignages recueillis pour la rédaction du livre d’or. Ces recueils sont aussi un excellent moyen de mesurer les rapports entre les hommes au sein d’une unité élémentaire pendant la guerre ou encore de mieux cerner les relations, après la guerre, entre les différents acteurs de cette tragédie. Les annexes, quand elles existent, fourmillent d’informations complémentaires.

Dès le départ, tout le monde a bien conscience des lacunes de ce genre de démarche d’où la tentative de faire participer tous les anciens du lycée à son élaboration : « les camarades qui auraient relevé des erreurs ou des omissions dans le livre d’or du lycée, récemment paru, sont priés de les signaler aux camarades Verdier, 45 rue de pris ou Wolf, il sera en effet publié dans un prochain bulletin un erratum spécial destiné à être inséré dans le livre d’or. » [A. Le Corbeiller, « Notre Vieux Lycée », Bulletin de l’Association des anciens élèves du Lycée Corneille, 1935, n°42]

Et tout ce travail préparatoire de bénédictin sera l’oeuvre de Merry Delabost dont voici la nécrologie :

« Merry Delabost, élève à la pension Guernet frères, Berger et Lévy ainé, 2 rue du petit Maulévrier, rue de Joyeuse et dont les élèves suivaient les cours du collège royal. Douxième président de l’Association. En 1914, 68 ans, devient adjoint du docteur Cerné à l’hôpital n° 101, Ecole normale d’institutrices, c’est à bonne Nouvelle qu’il trouve l’idée de bains douches ou bains de pluie, en 1872 étude en vue d’une installation hydrothérapique pour les détenus. A Rouen c’est François Depeaux qui installe le premier, à ses frais en 1897 à l’extrémité amont du bassin aux bois, un établissement de bains douches à l’usage des ouvriers du port employés au déchargement des navires charbonniers. Il fonde en 1902 une société par action dans le but d’édifier et d’exploiter rue du Pré des bains pour une clientèle peu aisée. Son système est adopté au lycée [Sources : « Notre Vieux Lycée », Bulletin de l’Association des anciens élèves du Lycée Corneille, janvier 1907], en 1911, 150 établissements de bains douches sur le modèle Delabost en France.

Recueillir d’anciens élèves s’étant fait un nom, des reliques gardées pieusement par les familles, créer un livre d’or des biographies de camarades décédés dont la vie avait été utile à la nation, tels furent les deux buts auxquels le docteur Delabost appliqua désormais sa volonté et ses efforts. L’album contenant les portraits et des reproductions d’oeuvres (dessins, eaux fortes, etc..) garde de splendides photographies de nos anciens. Enfin, les deux tomes du livre d’or complètent l’ensemble du monument élevé à la gloire du lycée de Rouen. Il voulut y ajouter un hommage aux vaillants du lycée Corneille : professeurs, élèves, employés qui se sont distingués pendant la guerre et l’on trouve là la première série de tous ceux appartenant à l’établissement, morts, blessés, décorés ou cités. » [A. Le Corbeiller, « Notre Vieux Lycée », Bulletin de l’Association des anciens élèves du Lycée Corneille, 1918, n°33]

Dans le même temps, aboutir à une liste exacte et exhaustive des Anciens élèves tués ou disparus pendant la Grande Guerre va s’avérer une tâche particulièrement délicate. Déjà en 1916, certains anciens élèves, annoncés comme décédés par le proviseur Bellé dan son discours de juillet 1916 sont en fait bien vivants au sortir de la guerre, c’est le cas de Henri Laboureur, quartier maître mécanicien ou du sergent Paul Michel, originaire de Notre-Dame-de-Bondeville. Se posent aussi les cas d’Albert Ferry et de Hubert. Et puis combien d’oublis sont aujourd’hui mis en lumière en raison des limites du recensement effectué aux lendemains du conflit par l’Association des Anciens et le proviseur Bellé : élèves oubliés ou n’ayant passé simplement qu’un trimestre dans l’établissement, élèves venus d’autres régions de France dont les parents n’ont pas fait connaître aux autorités du lycée la disparition des leurs. En effet, la liste exige une relation toujours existante avec la famille notamment pour les anciens ou ceux n’ayant passé que quelques mois dans l’établissement. Sont ainsi et logiquement, plus facilement répertoriés ceux qui sont restés le plus longtemps ou ceux dont la famille est originaire de la région.

Aujourd’hui, malgré la disparition de nombreuses sources (comme celle de certains registres d’élèves de cette époque), il nous est possible de corriger certaines des erreurs commises au lendemain de la Grande Guerre et de compléter une liste déjà longue de soldats décédés.

Docteur Merry Delabost

 

né le 29 août 1836 à Saint-Saire 

mort le 11 mars 1918 à Rouen

** Chirurgien à l’Hôtel-Dieu de Rouen de 1867 à 1883.

** Directeur de l’École préparatoire de médecine et de pharmacie de Rouen.

** Médecin-chef de la prison Bonne-Nouvelle à Rouen, il est connu pour être l’inventeur de la douche en 1872.

** Il est Chevalier de la Légion d’honneur en 1893 et président de l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Rouen en 1897.

** Président de l’Association des Anciens du Lycée Corneille (1894-1897)

docteur
rue
Une rue de Rouen porte son nom en face de la prison Bonne-Nouvelle,
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