Les bases anglaises de Seine-Inférieure dans la Grande-Guerre

Le rôle considérable que jouèrent les ports de Rouen, du Havre et de Dieppe pendant la Première Guerre mondiale, comme base d’arrivée des troupes et du ravitaillement britanniques, reste encore de nos jours, assez méconnu, tout. à la fois dans l’historiographie normande, française, mais également anglaise. Cette méconnaissance d’une époque pourtant relativement peu éloignée de la nôtre tient, vraisemblablement à plusieurs raisons : le poids de la censure, qui ne laissait guère passer d’informations sur l’accroissement des forces de l’Entente, sur leur débarquement et sur leur ravitaillement et qui avait provoqué la suppression de la rubrique maritime des journaux locaux ; une certaine anglophobie persistante après le traité de Versailles ; enfin les désillusions de l’année 1940. Pourtant sur les sept bases maritimes (dont Calais, Boulogne, Etaples, Marseille) et les deux bases avancées (Saint-Omer, Abbeville) dont le Corps Expéditionnaire britannique dispose en France tout au long de la « Grande Guerre », trois se trouvent en Seine-Inférieure, ce qui témoigne de l’importance stratégique que les Britanniques donnaient à la région et ce qui met en perspective le rôle joué par ce département tout au long du conflit dans l’accueil des troupes alliées. 11 387 navires britanniques transportant 20 600 000 tonnes de marchandises, 2,9 millions de soldats dont 100 000 officiers, 530 000 chevaux, 7 000 canons transitent par le port du Havre tout au long de la guerre. 7 000 transports, 720 000 soldats et officiers, 6 millions de tonnes de matériel dont 2,3 millions de tonnes pour les munitions passent à Rouen dans le même temps. Ainsi les deux grandes «Bases anglaises» de Haute-Normandie ont vu arriver 18 000 navires, 3 620 000 hommes, 26 600 000 tonnes de matériel et de munitions pendant les 52 mois de la « Grande Guerre ».

Si la «zone de l’avant» du B.E.F. (British Expeditionary Force) ou C.E.B. (Corps Expéditionnaire Britannique), c’est à dire les lignes de front de la Somme et du Nord, a largement été étudiée par les historiens d’outre-Manche, il n’en est pas de même de la « zone des étapes » (les « lines of communications » en anglais) ni de la « zone de l’arrière », formée des « Bases anglaises » telles qu’elles sont dénommées dans l’armée britannique. Cela est d’autant plus étonnant que ces dernières ont pourtant joué un rôle considérable dans le dispositif allié au cours de cette guerre qui a nécessité la mobilisation totale des énergies. « Rouen, aux premiers jours d’octobre, avait encore des airs de ville morte ». Mais très vite « elle est devenue, grâce à l’alliance, l’une des cités les plus actives, les plus grouillantes de ces temps de guerre, et l’une de nos garnisons les plus pittoresques »1 Ce sont tous les changements apportés par six années de présence britannique en Seine- Inférieure entre 1914 et 1919 que nous voudrions ici aborder.

Recrues Britanniques 1914

Infanterie anglaise en 1914

Bataille de la Somme 1916

Tranchée dans la Somme 1916

Un ensemble de ports bien situés et bien aménagés entre l’Angleterre et la zone de front

Les liens entre la Normandie et la Grande-Bretagne ont toujours été très forts, malgré des siècles d’histoire conflictuelle. Selon un témoin « il était du reste rationnel que les Anglais eussent dès les débuts de la guerre songé à installer leurs services à l’arrière à Rouen, dans une ville où ils avaient la liberté de trafiquer depuis Henri IV et où leur pavillon commercial avait toujours eu la prédominance sur celui des autres nations maritimes. Ils y tenaient encore le premier rang à la veille de la guerre : l’importation de charbon gallois, la construction des lignes de l’Ouest, les ventes de nouveaux métiers à tisser, leur entretien, étaient les raisons principales qui maintenaient dans la cité normande une importante colonie britannique »2. Le Havre est avec Rouen la seule ville à offrir une position de cette importance, à la fois éloignée du front et bénéficiant de communications directes avec lui. C’est la raison pour laquelle, en 1906 et 1911, des études sont effectuées pour voir l’intérêt du Havre comme port anglais tout comme Rouen, Boulogne et Calais. En 1913, une mission anglaise visite ces ports pour y juger les conditions d’appontement et de levage sur les quais3. De même, le 30 novembre 1914, alors que les Bases de Rouen et du Havre sont au bord de l’asphyxie, « des officiers généraux et supérieurs britanniques visitaient nos installations maritimes [de Dieppe] en compagnie de Messieurs Thoumyre et Savary – afin de voir s’il était possible d’organiser ici un service de ravitaillement pour l’armée anglaise ». Mais, selon l’un de ces officiers, l’inspection du port n’est pas concluante car « à Dieppe il y a beaucoup de rien. »4 Toutefois, au tout début de l’année 1915, le port de Dieppe est finalement retenu et forme la troisième grande base britannique du département de Seine-inférieure avec pour annexe Le Tréport.

D’autre part, l’évolution de la carte de guerre met bien vite le département haut-normand dans une position stratégique fort appréciable pour les troupes britanniques. Le 31 août 1914, Amiens tombe aux mains des Allemands si bien que l’on estime en haut lieu que Rouen et le Havre peuvent à leur tour, comme en 1870, tomber aux mains des « Prussiens ». Heureusement l’échec du plan Schlieffen puis l’enlisement de la « course à la mer » stabilisent le front de la Somme aux Flandres, la Seine-Inférieure se retrouvant idéalement placée pour servir de base arrière anglaise. De la même manière, lors de leur grande offensive de la dernière chance en mars 1918, les Allemands obliquent vers l’Oise et le département est une nouvelle fois épargné. Proche du front, mais plus abrité que les ports de mer, Rouen, situé à 125 km du Havre par la Seine et à 88 km par le rail, à 242 km de Paris par la Seine et à 126 km par le rail, s’impose. Le Petit Parisien du 24 juin 1918 résume le rôle du port dans un article intitulé « Rouen base navale anglaise et avant-port de Paris », où il est notamment écrit : « Rouen joue un rôle varié durant les hostilités. Il est à la fois une base navale anglaise sérieuse, l’avant-port de Paris et le premier port d’importation des combustibles liquides et solides à destination de la France. Rouen fixa tout d’abord l’attention de nos alliés quand ceux-ci durent après la retraite de Charleroi choisir un port suffisamment à l’abri de l’ennemi pour introduire en France le personnel et le matériel de leur grande armée. Maintenant encore, bien que les ports du Nord de la France soient largement utilisés, Rouen continue à rendre à nos amis britanniques des services inappréciables en leur permettant d’évacuer plus de 100 000 tonnes par semaine,  tandis que sur le quai de la Bourse, viennent s’accoster leurs navires hôpitaux. Au courant de la rivière descendent des paquebots blancs à la bande vert et à la croix rouge, chargés de leur moisson de héros. Sur leur route, ils croisent les cargos ventrus portant le charbon de la vieille Angleterre. » Les Allemands ne s’y trompent d’ailleurs pas et comprennent bien vite l’intérêt stratégique de la région pour la suite du conflit. Ainsi, malgré une position idéale, la liaison entre les ports anglais et ceux de Normandie est menacée par les navires allemands. Le 23 novembre 914, le steamer « Malachite » de Liverpool est coulé ; le 25 novembre, c’est au tour du « Primo », vapeur charbonnier venu de Newcastle. Tout au long du conflit, le Journal de Rouen va rapporter le destin de ces navires qui font la jonction entre l’Angleterre et la Normandie et qui sont coulés dans l’English Channel ». C’est également par voie terrestre que les Allemands vont chercher à couper les lignes de communications alliées. Le 16 septembre 1914, un raid allemand, mené par deux voitures, doit permettre de faire sauter les ponts d’Oissel et d’Elbeuf pour couper la liaison vers Paris et perturber les transports des Britanniques. Un corps franc d’une vingtaine d’hommes du 18e Bataillon de pionniers, commandé par le capitaine Tiling, part d’Avricourt près de Roye le 14 septembre au soir et atteint la forêt de Lyons le 16 avant d’être aperçu par des gendarmes de Gournay puis par des GVC qui permettent de les appréhender lors d’une embuscade au Val-Renoult entre Sotteville-sous-leVal et Igoville.

Un autre avantage de la Seine-Inférieure est la facilité avec laquelle les ports normands sont reliés par voie ferrée au secteur tenu par le C.E.B. à l’extrémité ouest du dispositif allié durant tout le conflit. Les voies de chemin de fer du Havre ou de Rouen se dirigent vers Abbeville et Amiens à l’arrière immédiat des tranchées anglaises. D’autre part, l’outillage des deux grands ports de la Basse Seine semble alors performant. En 1914, le port de Rouen avec ses 6 046 m de quais, ses 60 places à quai, ses 14 appontements publics ou privés, ses 4 postes de stationnement, se situe au second rang français derrière Marseille. Pour accueillir les bâtiments, l’outillage se compose de 172 engins de levage d’une puissance de 409 tonnes/heure. Comme le Havre, il est jugé suffisant par les autorités britanniques.

 

L’arrivée du C. E. B. en Normandie et le débarquement des troupes

Dès le 4 août, Georges Lebas estime qu’à Dieppe «on regarde les membres de la colonie anglaise avec une sympathie accrue. (..) Le sentiment de la force anglaise rassure» et «beaucoup (…) maintenant que l’Angleterre entre dans le jeu considèrent la partie comme gagnée». Le 5 août, à 16 heures, une imposante manifestation franco-anglaise se déroule à la gare maritime alors que le paquebot « Paris » va partir avec 550 passagers à destination de l’Angleterre et que « l’entente cordiale fait ses preuves6 ». Le mercredi 5 août, le maire du Havre, annonce l’arrivée prochaine des Britanniques et incite ses concitoyens à venir les accueillir avec bonne humeur. Le jeudi 6, il fait afficher en ville et communique aux journaux un appel à la population « au moment où ces troupes vont fouler le sol français, l’administration municipale compte que tous les Havrais auront à cœur de pavoiser leurs maisons aux couleurs des deux nations, hier unies par l’entente cordiale et aujourd’hui alliées pour la défense de la civilisation. Vivel’Angleterre ! Vive la France ! » Le vendredi 7 août, le préfet de Seine-Inférieure écrit que « l’enthousiasme produit par l’annonce de l’arrivée, maintenant prochaine des Anglais, ne cesse de s’accroître. La ville du Havre est entièrement pavoisée et le même accueil chaleureux leur sera certainement réservé à Rouen7 ». Dès ce jour, la municipalité de Rouen appose des drapeaux alliés sur le péristyle de l’hôtel de ville. Le départ du Corps expéditionnaire pour le continent, d’abord fixé au 7 août, est repoussé au 9 du fait de difficultés sur les voies de chemin de fer anglais8. Le samedi 8 août, l’Amirauté britannique envoie à l’Amiral Jellicoe l’ordre suivant, « demain dimanche, le Corps Expéditionnaire Britannique commen­cera à traverser la Manche ». Le 9 août 1914 à 11 heures du matin, le « Laura » accoste avec 25 officiers et 200 soldats devant la tente B sur le quai Gaston Boulet à Rouen. Le 10 août, 3 navires de l’armée britannique débarquent l’état-major et des soldats afin de préparer les camps de Bois-Guillaume, Mont-Saint-Aignan, les Bruyères et Petit-Quevilly, suivi du « Cleaucarrif » avec des vivres et des munitions « dont les caisses innombrables de biscuits, de conserves, de corned beef de confiture, dont les ballots de foin comprimés s’entassent en hautes piles sur le quai Gaston Boulet »9. Au Havre, le 9 août, vers 22 h 20, le premier bateau, le « Hythe » arrive quai de Colombie avec l’état-major tandis que le « Vera » transporte les troupes et le « Folkestone » le matériel. Le 10 août à 13 h 30, le « Norman » accoste, suivi bientôt par 4 autres navires. L’amirauté française donne l’ordre pour que les transports britanniques puissent débarquer troupes et matériels dès leur arrivée. De plus, le port est interdit à tous les navires de commerce au cours du déchargement et 100 marins français sont amenés de Cherbourg afin d’aider les Anglais. Le commandant du port, Le Tiec, est mobilisé pour faciliter l’implantation britannique. C’est sur lui que repose tout le service maritime de la base en relation avec le contre-amiral anglais Shortland. Le 12 août, 4 500 hommes sont déjà à terre et le gros de l’armée arrive tandis que du 15 au 17 août, 137 voyages sont effectués amenant 500 000 tonnes de matériel. Les premières impressions sont plutôt positives. Les photos prises sur le vif et les cartes postales montrent des civils en liesse accueillant avec joie les alliés britanniques qui, dès leur arrivée, organisent des concerts en plein air. L’armée britannique, archaïque sur certains points, est la première à avoir opté pour l’uniforme kaki, en 1908, et avoir pris en compte l’importance du camouflage lors de la guerre des Boers. Autre point de vue, celui d’André Maurois qui a gardé « de l’arrivée à Rouen en août 1914, de ces premiers régiments anglais, un noble souvenir. Les grands transports chargés de soldats kaki, si serrés qu’ils semblaient former une seule masse vivante, remontaient la Seine. Sur le rivage les jeunes Françaises agitaient des fleurs, des mouchoirs. Hip ! Hip ! Hip ! hurrah ! répondaient les soldats, d’une seule voix. Quand ils débarquèrent, nous admirâmes leur discipline, leur richesse et la présence parmi eux, en mille détails, de l’antique tradition d’un grand peuple (..) Ces régiments anglais conservaient la grâce et le luxe de nos armées d’Ancien Régime. Les beaux tambours peints aux armes royales, les chevaux aux buffleterie blanches, les tartans aux vives couleurs des Highlands, nous remplirent d’admiration, de surprise, de méfiance. Comment ces brillants paladins partant pour la croisade allaient-ils nous accueillir, nous autres pauvres bougres de la piétaille française, baragouinant un anglais détestable ? » Ici, transparaît la peur de ne pas être à la hauteur, l’idée aussi selon laquelle, l’Angleterre, la plus vieille monarchie au monde, aurait gardé une supériorité sur les autres nations. Or surprise, « nous fûmes vite rassurés. Non seulement, ils nous reçurent courtoisement, mais tout de suite s’attachèrent à nous comme à de mystérieux, exotiques et utiles animaux dont la France leur avait fait présent10 ». Mais, peu à peu, « les soldats écossais dont le costume jette un peu de variété parmi le kaki monotone des alliés n’excitent plus de curiosité et on les regarde comme si depuis toujours ils appartenaient à notre population 11 ». La liesse qui entoure l’arrivée des troupes alliées cache en fait plusieurs éléments. D’abord, le fait que les Français craignaient d’avoir seuls à faire face à l’Allemagne. Désormais, appuyés par ces Tommies que l’on voit débarquer chaque jour à grand renfort de musique militaire, la victoire semble se profiler à l’horizon dans une guerre que l’on imagine courte. D’autre part, cette joie exprime surtout le soulagement devant le soutien apporté par le Royaume-Uni. La guerre n’est jamais évoquée directement au début. L’atmosphère de fête, l’accueil des troupes britanniques le long des berges de la Seine réussissent à rendre opaques deux choses : l’improvisation dans laquelle s’installent les troupes alliées, la rotation des navires hôpitaux et le va-et-vient des voitures ambulances sur les quais qui sont certes décrits, mais sans que la douleur, le sang, ne soient évoqués.

Puis subitement, le dernier dimanche d’août, alors que les troupes britanniques commencent à prendre leurs quartiers, les autorités militaires anglaises décident l’abandon de leurs bases en Seine-Inférieure, afin de se replier sur la Loire. Alors que les Anglais reculent à Mons puis qu’Amiens tombe, c’est la stupeur dans l’Etat-major allié. Le 2 septembre 1914, le préfet de Seine-Inférieure écrit au ministre de l’Intérieur que les « Anglais et les belges ont quitté la ville pour une destination que j’ignore 12. » Alors l’inquiétude grandit parmi la population civile qui avait attendu avec anxiété l’entrée en guerre des Britanniques et qui avait accueilli avec confiance leurs troupes. Les souvenirs de 1870-1871 réapparaissent. « Verrons-nous les Prussiens au Havre ? Je commence à le craindre car les Anglais nous abandonnent. Où vont-ils ? A Saint-Nazaire dit-on (…) Après s’être établis dans notre banlieue comme pour y rester plusieurs années, au bout d’un mois, ils déménagent en toute hâte. J’avais cru naïvement qu’ils nous défendraient au besoin. Nous sommes à peine menacés qu’ils se sauvent 13. »

Après le ressaisissement de la Marne, les bases de la Loire sont désormais trop éloignées du front pour être maintenues en l’état. Il est alors naturel que les Anglais réinvestissent leurs bases de départ, à savoir les deux grands ports de la Basse Seine. Le 12 octobre 1914, l’I.G.C. annonce, lors de sa conférence journalière, la réouverture définitive des bases de Rouen et du Havre et la fermeture de celles de Sait-Nazaire, Nantes et Le Mans. Après l’échec du débordement appelé la « course à la mer », les armées commencent à s’enterrer et le front se stabilise. Pour le C.E.B., comme pour les bases normandes, le temps de l’improvisation est achevé, les autorités militaires et les troupes s’installent plus confortablement, le nombre de services ne cesse de croître à mesure que les renforts arrivent, les camps en dur remplacent les camps de toile, même si l’espoir d’une offensive victorieuse traverse encore les esprits.

L’installation et les travaux d’aménagement du B.E.F. dans ses Bases arrière

« Avec leur tempérament pratique, les Anglais s’étaient installés comme si la guerre devait durer 10 ans14». Jugement a posteriori, embrassant la situation après plus de quatre années de présence britannique, mais point de vue intéressant qui montre avec force le poids que va faire peser cette présence sur les conditions de vie des Bases et qui rend compte des efforts entrepris par les Britanniques pour se sentir comme chez eux dans un « Home sweet home », comblant ainsi les difficultés de l’éloignement. « Tous les services de l’armée : infanterie, artillerie, cavalerie, automobiles, santé, ont un siège à Rouen (…) Pour que la vie militaire anglaise palpitât largement, librement, il était nécessaire que ce fut dans une atmosphère anglaise et avec une impression de commodité, d’aisance, de stabilité, de chez soi. La ville devint donc commune aux Rouennais et à l’Armée anglaise15 ». Selon Maurice Barrés qui visite les installations anglaises, « derrière ses lignes de combattants, au loin jusqu’à la Seine, l’Armée britannique étend ses services et s’appuie sur de puissantes installations » qui fonctionnent « d’une manière prodigieuse » et où « dans l’enceinte du camp somptueux installé près de la ville, Tommy trouve bonne table et bon gîte16 » L’installation des Bases revêt en fait deux aspects différents et complémentaires. Pour la logistique, tous les services et l’administration, les autorités militaires anglaises louent ou se voient affecter des maisons, immeubles, bureaux, écoles, bâtiments publics et privés en ville. Le 13 août 1914, l’armée britannique obtient un droit de réquisition sur le territoire français et récupère les bâtiments, les hangars du port, les voitures pour activer le déchargement. Les réquisitions militaires peuvent être effectuées à titre de prêt temporaire ou de location et une indemnité pour traitement de malades, logement d’officiers, cantonnement des troupes, salaires d’ouvriers requis, est prévue. Les réquisitions pour le compte des services britanniques s’effectuent par l’intermédiaire du Génie français qui assure, en outre, l’état des lieux et évalue l’indemnité. Les terrains du domaine public sont remis gratuitement sans frais de location tandis que les dépenses d’entretien et les travaux nécessaires sont effectués par l’administration française sous réserve pour les Britanniques de remettre les lieux en l’état primitif lors de leur départ. Concernant les affaires traitées avec les communes ou avec des particuliers, des baux sont dressés. Tous les jours ou presque, des annonces paraissent dans le Journal de Rouen dans lesquelles des officiers britanniques cherchent un logement. Cela permet d’apprécier le type de location qu’ils souhaitent, les « accommodations » qu’ils désirent, les quartiers où ils veulent demeurer. Au début de l’année 1917, 337 immeubles sont loués à Rouen pour le compte des autorités militaires anglaises avec des « baux de 3 ans qui avaient stupéfié les Français devant l’originalité anglaise prévoyant une guerre longue17 ». En réalité, le bail est renouvelable tous les mois et peut être prolongé à la volonté du preneur. Pour les troupes et pour la plupart des blessés, les Anglais vont devoir construire d’immenses camps sur de très vastes surfaces aux portes des villes, soit sur les hippodromes, soit dans les champs. Car, si les services du 3e échelon, tous ceux qui gèrent la logistique du corps expéditionnaire et les officiers font le choix du centre-ville pour s’installer, les troupes, la plupart des hôpitaux, les dépôts de remonte, les parcs automobiles nécessitent des terrains qu’ils ne trouvent qu’aux alentours. Comme Le Havre qui est entouré de très nombreux et immenses camps britanniques, « Rouen est devenue l’une des principales bases des armées britanniques pendant la guerre (…). Des camps admirables installés au Champ de courses, aux Bruyères, dans le voisinage de la forêt du Rouvray ont complètement modifié de vastes et lointains quartiers (…). Ils ont bâti avec de la toile et des planches, non pas une caserne et une infirmerie, mais un grand village, un village modèle, d’aspect assez riant à force de netteté ». Du haut du Mont-Gargan et de Bonsecours, « on a une bonne vue sur le camp des Anglais » qui « occupe dans une boucle de la Seine, un vaste terrain de prés et de bruyères, jusqu’aux lisières d’une sombre forêt de pins18 ». Ces camps vont donc progressivement couvrir les communes de Grand-Quevilly, Petit-Quevilly, Saint-Etienne-du-Rouvray et Bois- Guillaume. Très vite des mesures sont prises pour empêcher que les civils ne pénètrent dans ces camps. Il s’agit de maintenir la discipline, de préserver la séparation qui existe entre monde militaire et civil et de prévenir tout danger d’espionnage. Le 10 avril 1915, un communiqué officiel proclame l’interdiction de circuler dans certaines parties de la forêt de Rouvray, « le général commandant d’armes, vu les rapports de la gendarmerie signalant que des commencements d’incendie dus à l’imprudence de fumeurs se sont produits dans les bois avoisinants les camps anglais, à partir de ce jour, il est interdit de pénétrer sous bois dans la partie de la forêt de Rouvray comprise entre le Champ de courses et la route allant de Petit-Couronne à Saint- Etienne-du-Rouvray par le rond point de Montmorency19 ». Les effets de la présence britannique dans les «Bases» normandes sont rapidement visibles à travers les sources dont nous disposons. Les locaux réquisitionnés sont parfois détériorés, la consommation d’eau pose un problème d’approvisionnement général, les chaussées sont défoncées par des transports intensifs. L’arrivée toujours plus massive du Corps expéditionnaire (il compte 80 000 hommes en août 1914, plus de 2 millions en novembre 1918), le besoin croissant de matériel et d’approvisionnement ont modifié la physionomie des ports d’accueil et ont provoqué un boom temporaire des activités et une accélération des travaux portuaires. En novembre 1914, un nouveau port est nécessaire pour compléter Rouen et Le Havre. Seul Dieppe convient et sera choisi en décembre pour l’arrivage du fourrage, la ville disposant de vastes étendues à sa périphérie pour stocker le foin, accueillir les hôpitaux vétérinaires et de remonte. Il est prévu que le port reçoive 2 000 tonnes de ravitaillement quotidien pour les troupes20. A travers les tableaux des arrivées et des départs de navires dans les ports normands, tout le poids joué dans le trafic portuaire par l’Amirauté britannique et les transports nécessaires au C.E.B. est visible. Même si le trafic augmente, les recettes portuaires stagnent car les Anglais sont exonérés de tous les droits. Comme le déclare Levainville, « il est en France peu de départements qui aient ressenti plus fortement les effets de la guerre que la Seine-Inférieure. La physionomie de la région a été transformée. Le Havre est devenu la capitale de la Belgique exilée, Rouen la base militaire des Anglais et la place où se sont réfugiées les industries de nos départements envahis 21 ». Durant le conflit, le commerce augmente ainsi de 85 % à Rouen, de 100 % au Havre, de 130 % à Dieppe, de 300 % à Fécamp et au Tréport22. A Rouen, entre 1913 et 1918, le trafic de navires remontant la Seine triple. En 1917, les importations baissent, mais sont compensées par les arrivages anglais. Pour autant, tout le monde n’est pas satisfait. Le 25 octobre 1915, lors de la visite du ministre des transports à Rouen, la Chambre de Commerce se plaint du fait que les 1 300 mètres du port réservés à l’armée anglaise embarrassent le trafic maritime. Dans la dernière année de guerre, les Britanniques disposent de 16 places sur 143 et de 1 400 m de quais. Les arrivées de troupes sont fortes au moment de la bataille de la Somme en 1916 et lors des combats d’Artois en 1918. En effet, après les revers du printemps 1918, les navires transports de troupes arrivent sans cesse dans la capitale normande. Si bien que, selon Levainville, « pour les seuls Anglais, 30 000 hommes sont passés à certains jours par la vieille métropole normande ». Au Havre, l’Amirauté britannique reçoit dès août 1914, 16 postes sur 46. En mars 1918, 69 745 soldats britanniques débarquent, 79 329 en avril, 28 569 en mai. Dans chaque port, une commission regroupe des représentants français et anglais. Les Français sont responsables de l’entrée et du mouillage des bateaux, les Anglais du débarquement. Les premiers fournissent les débardeurs qui passent sous les ordres alliés tandis que le travail dans les dépôts est aussi géré par les Britanniques23. Le système de fonctionnement des ports qui forment les Bases est modifié en 1916. Désormais, le quartier général demande ce dont le B.E.F. a besoin, le War Office organise les provisions et les navires, le ministère des transports choisit les navires, la Navy contrôle la sécurité des convois, le Directorate-General of Transportation gère l’arrivée et le transport24. Dans le cadre du «Dock Tonnage Program», organisé par la Royal Navy, une grande grue flottante de 60 tonnes est installée au Havre, deux de 30 tonnes à Rouen et Calais, afin d’assurer le déchargement des locomotives et des chars. La congestion des ports, le besoin toujours croissant de matériel, alors que les bateaux sont occupés à leur maximum, poussent les autorités alliées et spécialement britanniques à réfléchir à de nouveaux moyens de transport. Afin de faciliter les transports trans- Manche, un ferry est mis en place avec un port spécial créé à Richborough (Kent) pour desservir Dunkerque, Calais, Dieppe et Cherbourg. Si l’idée de ce ferry est envisagée assez tôt, c’est dans l’urgence que la décision de le créer est prise en janvier 1917. L’accroissement de l’activité portuaire va mobiliser les énergies : emploi de prisonniers de guerre, de main-d’œuvre coloniale ou féminine, de coolies chinois, d’insoumis français, embauchage de dockers londoniens et belges. Une atmosphère cosmopolite se développe le long des quais des Bases arrière du C.E.B. Le 4 septembre 1918, « il vient d’être constitué à Rouen au n° 44 Rampe Bouvreuil sous la désignation suivante n° 9 Civilian Labour Bureau, un bureau de placement et d’enregistrement sous le contrôle de la base anglaise qui enregistrera les demandes d’emploi de toutes les personnes (hommes et femmes) désirant travailler dans les ateliers ci-dessus mentionnés. Tous les ateliers à l’exception de ceux s’occupant de la mise en bidon d’essence et pétroles, soumettent dès maintenant leurs demandes de personnel au bureau selon les besoins de chacun. L’embauchage pour les ateliers d’essence viendra par la suite dès que le bureau sera en plein fonctionnement. Les salaires payés sont ceux appliqués à la place de Rouen pour la 3e région. Les ouvriers spécialisés en la rouennerie, ceux occupant déjà un emploi dans les fabriques françaises de l’agglomération rouennaise ainsi que ceux travaillant pour la défense nationale et les besoins de l’agriculture sont priés de ne pas se présenter sauf dans le cas où ils pourraient produire un certificat de renvoi dûment légalisé. Les carnets de travail en possession des ouvriers devront toujours être présentés en tant qu’ils existent au 9e bureau au moment d’une demande d’emploi ». En septembre 1918, l’établissement de l’Asiatic Petrol Corporation ou raffinerie de pétrole André de Grand-Quevilly qui appartient à l’armée anglaise, compte 500 ouvriers et ouvrières dont 390 femmes, 70 enfants, 40 hommes.

Aménager et augmenter les capacités d’accueil des ports régionaux sans penser à leur ouverture sur l’hinterland et à la destination des hommes et des marchandises débarqués n’aurait, bien entendu, servi à rien à une époque où, avec la guerre industrielle et technologique qui s’engage, l’approvisionnement des troupes et le poids de la logistique revêtent une importance supplémentaire. Avec l’installation des bases anglaises, ce n’est pas seulement le trafic maritime et fluvial qui est bouleversé, mais c’est la gestion de tous les déplacements qu’il est nécessaire de repenser. A Rouen, le rôle des Britanniques dans l’essor du trafic portuaire et dans l’aménagement des voies de communications est confirmé quand la Chambre de commerce s’oppose en 1921 à l’enlèvement des lignes anglaises bâties par le Royal Engineers, alors jugées très utiles au déchargement du port pour l’après-guerre. Les Britanniques, installés dans toutes les communes qui entourent leurs Bases, bouleversent les habitudes de ces villes ou villages qui voient l’afflux tout à coup d’hommes et de matériel. Les municipalités, aidées par des interprètes attachés à l’armée britannique, vont devoir nouer des relations continues afin de régler les problèmes que pose l’installation alliée. Outre les relations avec les civils, il va falloir se mettre d’accord sur l’entretien des voies utilisées abondamment par les transports britanniques et qui se doivent de résister à un trafic militaire à moteur pour lequel elles n’étaient pas conçues. Pourtant en août 1914, le B.E.F. dispose seulement de 500 camions pour ses divisions d’infanterie, de 650 pour la cavalerie et le transport des munitions et de seulement 50 pour le travail des Bases et les bagages du Grand Quartier Général.  En septembre 1914, 200 camions sont à la disposition de chaque division soit 60 par mile de front. En octobre 1914, quatre compagnies de bus arrivent en France dont deux s’installent à Rouen et deux au Grand Quartier Général. Mais, en septembre 1916, la IVe armée dispose à elle seule de 4 691 camions pour 15 miles de front soit 235 par division et 300 au mile. L’apparition des convois militaires va provoquer une dégradation considérable des chaussées que chaque réunion des conseils municipaux, chaque réunion du Conseil Général dénoncent avec force. Devant la multiplication des ornières et des nids de poule, les autorités doivent réagir au plus vite. Au mois de juillet 1917, un accord intervient entre le service des ponts et chaussées et les armées alliées afin de restaurer, à frais commun, les chaussées empierrées de la banlieue du Havre et de la région de Rouen. « En outre, l’armée britannique a entièrement pris à sa charge la réfection puis l’entretien des routes qui, dans les parties du département, autres que celles désignées ci-dessus, subissent d’une façon continue la circulation de ses convois et elle a accepté de collaborer à la réparation de routes fatiguées, soit par le voisinage des camps anglais, soit par les charrois résultant de l’exploitation de forêts par les services de l’armée anglaise. A cet effet, des camps de travailleurs ont été installés à proximité des routes à entretenir 25 ».

L’armée britannique a un besoin croissant de bois de construction ou de chauffage. Dès l’automne 1915, des exploitations militaires sont entreprises  pour différents services de l’armée et plusieurs forêts mises à la disposition des Britanniques. « Par la suite les exploitations britanniques ont pris une plus grande extension pour plusieurs raisons : insuffisance des ressources forestières locales, dans les départements du Nord de la France, où se trouve l’armée anglaise ; augmentation considérable des effectifs des armées britanniques et extension du front occupé par ces armées ; nécessité de ne pas imposer à nos alliés, l’obligation d’importer tous les bois qui leur sont nécessaires et de rendre libre, au contraire, une partie du fret, pour les besoins impérieux du ravitaillement français ». Ainsi le nombre de forêts affectées aux besoins des armées anglaises est-il augmenté lors de la conférence tenue au mois de février 1915 au Ministère de la Guerre et les exploitations anglaises dominent largement dans le département, permettant le maintien et l’essor des lignes ferrées secondaires comme celle d’Eu.  

La vie quotidienne des troupes britanniques

Selon Georges Dubosc, qui écrit un article pour l’Almanach de Rouen en 1919, « toute la ville après quatre années de séjour des troupes britanniques semble avoir pris une physionomie britannique. Dans la rue, parmi la foule compacte, nos alliés britanniques dominent, souvent plus nombreux que nos blessés ou nos permissionnaires 26 ». Et Colette Yver de renchérir, « ce ne fut pas une hospitalisation accordée à celle-ci par ceux-là. Ce fut une cohabitation. Je crois que le phénomène est unique dans l’histoire de deux races vivant sur le même sol, s’endormant quand vient le soir, dans les mêmes murs et menant chacune avec une absolue cordialité la conduite de ses intérêts différents 27 ».

Lord Northcliffe 28 estime que 30 000 soldats britanniques sont basés en permanence à Rouen. A ce chiffre, doivent s’ajouter tous les soldats qui transitent quotidiennement par le port, les camps ou les hôpitaux et cela dans les deux sens, arrivées des nouveaux contingents, retours en Angleterre des blessés en convalescence. Au Havre, ils sont près de 50 000 et 12 000 à Dieppe. Ainsi, « les Anglais devaient modifier complètement l’aspect de Rouen. C’est qu’il ne s’agissait pas d’un point de passage de troupes, ni même d’un casernement, mais d’un établissement, véritable succursale militaire de l’Angleterre en armes et que résume parfaitement le mot anglais de base donné à cette vaste formation 29 ».

Les premières impressions sur cette arrivée massive des soldats alliés abondent et les sentiments sont partagés entre reconnaissance (pour l’intervention dans la guerre), admiration (pour ces « gentlemen » britanniques), étonnement (pour les Ecossais en kilt puis pour les Indiens en turban) et crainte (méconnaissance de l’autre). En fait, ces sensations du début sont empreintes de clichés et de préjugés traditionnels à l’encontre d’un peuple, certes voisin, mais que finalement peu de personnes connaissent réellement. Nous pouvons d’abord déceler la tentative de rapprochement entre militaires alliés et population civile. Le 19 janvier 1915, deux manuels de conversation anglo-français à l’usage des troupes alliées sont édités. Ceux qui maîtrisent l’anglais profitent de leur savoir pour en tirer avantage ou pour nouer des relations avec les forces alliées. « Faut-il ajouter que la langue anglaise est fort à la mode en ville ? Il s’établit ce que l’on nomme gentiment des conversations 30». Le 8 juin 1916, une annonce bilingue évoque la création d’un « French conversation club » susceptible d’intéresser les soldats de la Base. D’autres annonces proposent aux citoyens français l’apprentissage individuel de l’anglais, langue qui ne peut que les aider dans les relations qu’ils entretiennent de plus en plus avec le contingent allié qui colore la ville de ses uniformes. Celui-ci est convié, au même titre que les civils français, à participer chaque année à partir de 1915, aux emprunts de la Défense nationale. Afin d’accueillir les familles de combattants qui souhaiteraient voir leur parent blessé ou basé à Rouen, certains Normands proposent des locations, d’autres des lieux de villégiature. La Croix Rouge anglaise ouvre une pension de famille rue Saint-Lô pour accueillir les parents des soldats blessés. Un nouveau marché se met en place qui cherche à attirer tout à la fois clients français et britanniques en profitant de la nouvelle atmosphère qui règne en ville. C’est celui de la carte postale qui incite la plupart des petits éditeurs de la région à se lancer dans un marché porteur. Les éditeurs locaux semblent avoir trouvé un bon filon et la concurrence est intense, car le marché convient tout à la fois aux Français qui croisent leurs alliés constamment, aux Britanniques qui peuvent ainsi envoyer quelques souvenirs de leur passage, aux collectionneurs qui se constituent ainsi une petite somme de la présence britannique dans les Bases.

De nombreuses expositions organisées durant la guerre vont chercher à montrer l’Entente entre alliés. Le soldat britannique est une nouvelle source d’inspiration pour les artistes qui savent à la fois satisfaire la demande du public et celle des autorités. Grand journaliste régional, fin connaisseur de l’histoire des deux peuples, Georges Dubosc va animer tout au long de ces quatre années de guerre une rubrique évoquant les liens entre l’Angleterre et la France. Dans cette production multiforme, faut-il voir la main de la propagande officielle suggérant à tous les éditeurs, artistes ou journalistes un programme bien précis de sujets à traiter ? Ne faut- il pas d’abord y déceler une simple réponse à l’attente de la clientèle ?

Des journaux pour les forces anglaises sont également édités chez les différents imprimeurs de la ville afin d’évoquer souvent avec beaucoup d’humour les mois passés à Rouen par les troupes alliées. AuMerry and Versatile, journal de la Base anglaise, s’ajoute le mensuel La Vie canadienne, édité par la maison Wolf. Dans son n° 1 de décembre 1915, il ouvre un concours sur le meilleur essai en moins de 400 mots concernant « The pleasures and vicissitudes of a soldier’s life in Rouen » et évoque « some streets of Rouen ». Il existe également la Depot Review du Base Stationery Dépôt de Rouen et un bulletin bilingue en arabe et en hindou pour les troupes indiennes ainsi que The Jackass, journal du lst Australian General Hospital.

Si, consigné au camp, le soldat britannique n’a guère l’occasion de croiser les civils français, sauf lors de leurs visites munis d’un « pass », « 5 % des soldats des camps obtiennent chaque jour des permissions pour aller jusqu’à la ville distante de 5 à 6 km. L’ensemble de la troupe ne doit pas franchir les limites du cantonnement ».

Afin que les soldats en permission puissent se détendre et aller des camps situés hors de la ville jusqu’au centre, il a fallu réorganiser les moyens de transport et prévoir des tarifs qui satisfassent chauffeurs et clients. Plusieurs destinations s’offrent à ces soldats en permission. Certains optent pour les salons de thé ou les bistrots rappelant les pubs du pays, d’autres se dirigent vers les salles de spectacle ou vers les maisons de tolérance. Enfin, il ne faut pas négliger toutes les manifestations officielles orchestrées par les autorités civiles ou militaires, pour resserrer l’Entente ou bien dégager des fonds pour les victimes et les réfugiés. Les pratiques de la sociabilité du temps de paix se maintiennent, les activités sportives, culturelles, artistiques sont transférées et entretenues en France par le C.E.B. avec beaucoup de vigueur et d’imagination 31. C’est donc toute une vie sociale qui se met en place dans laquelle le soldat britannique joue un rôle essentiel.

Le Petit Parisien du 21 novembre 1916 rapporte que « la prospérité du commerce de détail tient à peu près uniquement à la présence des importants contingents anglais qui depuis le début des hostilités n ‘ont fait que passer à Rouen, ou s ‘y sont installés à demeure. Tommy a généralement le gousset bien garni et il n’aime pas thésauriser. C’est dire qu’il laisse dans les boutiques et arrières boutiques rouennaises pas mal de pence, de livres même. De plus, il n’est pas marchandeur et l’objet qui lui plaît sera toujours acquis par lui au prix demandé. Pour cette noble indifférence à l’endroit du vil métal, il est béni du commerçant et maudit du reste de la population qui l’accuse d’être pour quelque chose dans l’accroissement désordonné du prix de la vie. Mais la facilité avec laquelle l’Anglais jette son argent n’est que l’une des multiples causes, la plus apparente, peut-être, qui ont contribué à donner à la capitale de la Normandie une situation privilégiée 32 ». Les Britanniques vont aussi beaucoup fréquenter les marchés de la région où leurs services vétérinaires mettent en vente les chevaux réformés. Les autorités municipales sont toutes prêtes à céder provisoirement leurs salles publiques lors des grandes fêtes. Dès le 12 décembre 1914, à Forges, « le conseil sur la proposition de M. le président est d’avis de mettre gratuitement à la disposition de l’armée anglaise la halle des fêtes de la ville pour le jour de Noël ». Nicholson demande au maire du Havre de lui mettre à disposition pour trois jours, du 14 au 16 août 1918, le square Saint-Roch afin d’organiser un concours d’exposition de produits potagers. De très nombreuses manifestations sont organisées par les autorités civiles ou militaires, françaises et anglaises, dans un triple but : distraire les hommes, réconforter les blessés, mais également récolter des fonds pour ces derniers. Si les soldats disposent de « soldier’s clubs » un peu partout dans la ville, si les infirmières ont leurs « nursing rests », les organisations comme la Salvation Army ou l’YMCA ouvrent aussi des « huts » pour s’occuper des troupes qui correspondent aux foyers du soldat de l’armée française. Fermées au début du conflit, les salles de spectacle rouvrent le 22 novembre 1914, à condition que 1/10e des recettes soit versé au profit de la commission générale de secours et d’assistance 33. Les soldats alliés ont ainsi l’occasion, lorsqu’ils sont en permission et parcourent la ville, d’assister aux très nombreux spectacles qui vont être montés et organisés pour eux principalement. Beaucoup de films anglais ou américains sont distribués au George’s Hall (puis Apollo), à l’Omnia, à l’Innovation, au Royal Palace, au Tivoli Music Hall (35 rue Centrale, Ile Lacroix), au Renaissance Eden. Dans un cinéma, rue du Gros-Horloge, « les Anglais s’allongent en file brune interminable sur les trottoirs, sur la chaussée pour attendre la séance 34 ».

Le 1er mars 1915, le Journal de Rouen annonce que la salle de l’hôtel de France, 85 rue des Carmes, va désormais porter le nom de George’s Hall et sera « le signe fraternel qui existe déjà à Rouen entre la France et l’Angleterre ». C’est dans une salle qu’entoure une décoration formée de draperies aux couleurs des nations alliées que « Mlle Clara Faurens, portant gracieusement le costume militaire anglais chante avec charme des airs dont la reprise se siffle à la mode d’outre-Manche, les auditeurs rouennais se complétant de nouveaux officiers anglais ». C’est également au Théâtre des Arts qu’il nous faut remarquer l’influence alliée, bien qu’elle semble plus restreinte, l’opéra n’étant certainement que très peu prisé par les jeunes Tommies. Si les soldats britanniques reçoivent des artistes dans leurs hôpitaux ou assistent aux spectacles dans les salles de la ville, ce sont eux aussi qui peuvent donner de l’animation pour le plus grand plaisir de la foule. Le 23 juillet 1915, il « s’est constituée parmi les Tommies une musique » qui parcourt les rues de Rouen suivie de 200 soldats, 3 tambours avec une grosse caisse, un triangle, 10 fifres et flûtes, présentant des exercices de jonglage. Parti du Champ de courses, le cortège suit la rue d’Elbeuf, la rue Saint-Sever, traverse le pont Boieldieu, passe par les rues Grand-Pont, du Change, des Bonnetiers puis rentre au camp par la rue de la République, le Pont Corneille, les rues Lafayette et d’Elbeuf. L’autorité militaire anglaise donne très souvent son aval pour la participation de ses hommes à tous les comités de bienfaisance. D’autre part, à l’image de ce qui se passe autour de tous les kiosques à musique en Angleterre, de très beaux concerts publics sont donnés dans les parcs et jardins de la ville. Le 1er août 1915, un concert vocal et instrumental est donné au profit des oeuvres du soldat à l’Hôtel de ville, le sergent T. Rowland Morfitt, basse-baryton de l’opéra de Londres chante « up from Somerset » et « until » ainsi que le « God Save the King ». Le concert de 1a Matinée est assuré par la musique de la Base. Les grandes occasions comme les grands moments de deuil permettent également de monter des spectacles dont 1a vocation est, avant tout, de la propagande. Le 9 janvier 1916, le Journal de Rouen annonce pour le dimanche 23, une manifestation en mémoire d’Edith Cavell, assurée par l’Université Populaire et la section rouennaise de la Ligue des droits de 1’homme. Ce sont également de très nombreuses conférences portant sur l’Angleterre, ses colonies, ses efforts de guerre, sa littérature, qui sont organisées. Le 12 février 1915, Mme Despard-French, la femme du commandant en chef du B.E.F. vient tenir à Rouen une conférence sur 1’Entente cordiale et la femme. Des clubs scientifiques existent également comme le « scientific studies club » dont le président est M. C. Burkitt. Le poids du sacré et de la religion touche l’armée britannique avec une rare ampleur. Un « Building fund for new military church at a base in France » est ouvert le 26 avril 1916 ; c’est une nécessité vitale car jusqu’ici, il n’existe qu’une petite chapelle de 200 personnes, « the life at a base in time of war has its own temptation and dangers for our soldiers, and, thank God, much is being done by the YMCA, the Church Army and other institutions under the control of voluntary workers ». En plus des spectacles, des adresses orales, des manifestations écrites de soutien, des remises de décorations, des moments de recueillement sur les tombes, de nombreuses visites  mutuelles sont organisées pour renforcer la solidarité et la solidité de l’Entente. Bien évidemment, ce sont les membres de la famille royale qui sont le plus attendus à une époque où le souverain symbolisait, à lui, seul la Nation. Afin de réconforter les troupes, chacune de leurs traversées des Bases arrière au retour du front est rapportée, mais avec un certain retard, car là encore « Anastasie » fait son office. Sa Majesté le Roi George V, le Prince de Galles, Victoria, la soeur du roi, la princesse Victoria de Schleswig-Holstein, petite-fille de la reine Victoria et cousine du roi, la princesse Mary, fille du roi, le duc de Connaught, oncle du roi, la Reine Mary, qui du 7 au 10 juillet 1917, loge dans le château de M. Vaussard à Montigny, visitent les bases normandes, les hôpitaux, les huttes de la YMCA et réconfortent les blessés. Les Britanniques mettent en place tout un système d’activités sportives permettant aux soldats de se détendre au retour du front, de guérir de leurs blessures et de passer le temps lorsque les corvées et les exercices sont achevés. L’importance, la diversité des sports pratiqués sont le témoignage du rôle joué par le sport dans la société britannique comme l’Audax Sports Club, qui en 1915, propose football, cricket, athlétisme, palet, jeux d’échecs, de dominos, de cartes, de dames. Mais ce sont les rencontres de football qui vont tout au long de ces cinq années de présence britannique faire la une de la rubrique Sportive. Le football professionnel connait une crise en Angleterre au début du conflit et la finale de football du championnat d’Angleterre est même supprimée le 24 avril 1915 par les dirigeants de la Football Association sans intervention directe du gouvernement. Le professionnalisme est en effet accusé de lâcheté, de trahison et d’immoralité. Ainsi, seul le football amateur reste toléré, i1 est joué par et pour les soldats. Il doit être une anticipation de la guerre et une occasion de recrutement.

Très nombreux sont ceux qui sont favorables à la diffusion du football sur le front, parce qu’il permet d’entretenir la condition physique, le moral des hommes et de tisser des liens entre le champ de bataille et l’arrière. Dans les Bases, un réseau social complexe se développe, pour leur rappeler le pays et les activités qu’ils ont quittés. Plus la guerre dure, plus l’effort anglais s’intensifie, plus les combattants tentent de renouer des liens avec les activités traditionnelles. Accomplissement culturel, plus que directive du Grand Quartier Général, ils sont le témoignage d’une nouvelle sociabilité qui se met en place pour compenser 1a tristesse de l’exil et soulager la tension des combattants, tout en oeuvrant pour l’Entente. Alors que la plupart des jeunes appelés français servent sur le front et ne disposent que de rares permissions, le travail de la terre, qui revêt encore une importance considérable dans une France à dominante rurale et qui doit nourrir ses combattants, est indispensable. Si 1a mobilisation des femmes, des enfants, des prisonniers de guerre est effective, il est également vrai que les autorités britanniques des Bases arrière vont proposer le service de leurs hommes pour ces travaux paysans. Dans un mémoire à la sous-préfecture sur le fonctionnement des divers services de guerre en octobre 1920, le rapporteur signale qu’il lui « plaît à louer les services qui nous furent rendus par l’autorité militaire anglaise qui, a l’époque des moissons, mit gratuitement à notre disposition des équipes de travailleurs agricoles 35. »

Le service de santé britannique, ayant élevé de vastes hôpitaux qui font l’admiration des autorités françaises et de tous les témoins, va être sollicité tout au long de la guerre par les administrés des communes où il s’est installé. Au moment de la terrible épidémie de grippe espagnole qui traverse le pays en 1918 et qui décime aussi bien les civils français que les militaires britanniques, les médecins alliés sont sollicités par les autorités locales pour apporter du réconfort à la population locale. Ainsi, le 23 juillet 1918, le capitaine Dowding, médecin chef de la division médicale de l’hôpital n° 8 anglais reçoit la médaille d’honneur en argent des épidémies décernée par le Ministère de l’Intérieur. Le rôle d’assistance à la population locale montre bien l’implication des Britanniques dans la vie quotidienne de la population civile française et les liens qui ont pu se tisser au fil des ans.

Nos sources révèlent aussi les activités plus condamnables auxquelles se sont livrés la plupart des Tommies durant leur passage dans les bases arrière normandes. Malgré 1a discipline stricte qui existe dans l’Armée britannique et un code de punitions très rigide, des trafics en tout genre se mettent en place à mesure que se prolonge leur présence sur place. Même si « nos Alliés britanniques ont une police très bien organisée qui surveille leurs soldats et même leurs nationaux 36», même si des patrouilles de deux agents municipaux assistés de deux M. P. anglais parcourent chaque nuit les rues de Rouen, même si à Dieppe, la police militaire britannique est fragmentée par petits groupes tandis que cinquante de leurs hommes renforcent les pompiers de la Ville, il n’en demeure pas moins vrai que les problèmes ont été nombreux au cours de la guerre. Le nombre de débits de boisson ayant été condamnés pour avoir accueilli des soldats britanniques est hallucinant. La répétition de la fermeture des mêmes cafés témoigne bien de la non-observation des consignes officielles par les patrons qui semblent préférer prendre le risque de se voir provisoirement fermés.

La prostitution est un autre grand fléau qui se développe dans les Bases arrière britanniques comme dans toute armée en campagne. Là aussi, les arrêtés des autorités militaires vont se multiplier au cours des quatre années de guerre. Dés 1e 27 août 1914, 1e maire du Havre écrit au gouverneur de la place pour lui dire que « monsieur le consul d’Angleterre me signale que dans un débit situé rue Amiral Courbet, des femmes font le racolage des soldats anglais ». Le Journal Rouen Vie chère dénonce de semaine en semaine avec un humour noir le développement de la prostitution et le rôle que jouent les soldats britanniques dans cet accroissement. Selon le journal, « Rue Thouret et ses environs forment le rendez-vous de quelques horizontales. Horizontale est une image peu à propos car je crois savoir que l’une d’elle a reçu des Anglais le doux nom de Dreadnought tant elle est développée et puissante ». Le 14 avril 1915, le commissaire de police du Rouen rappelle au préfet que du 1er août 1913 au 1er avril 1914, 1 016 femmes ont été arrêtées. Or depuis août 1914, elles sont déjà 1 788 à avoir été poursuivies dont 272 l’ont été en compagnie de soldats anglais.

« Le nombre de femmes malades qui appartiennent a la prostitution libre s’est maintenu et malgré l’augmentation du personnel des maisons de tolérance, aucune maladie n’a été constatée. Ce qui paraîtrait une anomalie est le résultat de la surveillance exercée par ces établissements. Les pensionnaires ayant été prévenues qu’un grand nombre de soldats britanniques étaient contaminés, elles ne consentent à avoir des relations avec leurs clients de passage qu’après un examen minutieux de leur état sanitaire, ce qui amène le refus de recevoir deux clients sur trois 37». Plus qu’interdire la prostitution, ce qui serait impossible et d’ailleurs non souhaité par beaucoup de responsables, les instances militaires préfèrent l’encadrer, soit en délimitant des zones urbaines où la pratique est autorisée, soit en contrôlant les maisons closes, soit en faisant surveiller les prostituées par des médecins.

Troisième gros problème pour les autorités militaires, les trafics en tout genre car « Tommy se fait marchand d’habits, au grand préjudice de son équipement. Il se dépouille de ses chaussettes de laine, la bonne laine d’Ecosse, de son épais tricot, de son fin caoutchouc, il met en réserve des confitures, du beurre, du fromage, des rumsteaks et revend le tout 38». Les Britanniques subissent d’abord de nombreux vols à l’intérieur de leurs dépôts et de leurs camps et le recel de marchandises alliées est sévèrement puni, étant considéré comme un grave délit. Des petits trafics portant sur un ou deux produits de consommation courante aux gros détournements de véhicules, tous les cas de figure sont possibles. Parfois, des soldats du service de l’intendance se font complices de commerçants véreux, parfois des voleurs profitent d’une baisse de la surveillance aux abords des dépôts.

D’autres faits signalent des débordements de la part de combattants britanniques qui profitent de leur état militaire pour commettre des vols. Des soldats alliés sont souvent arrêtés pour avoir tenté de dévaliser des commerces ou des passants. Ces faits se multiplient vers 1a fin de la guerre, les soldats ne comprenant pas la raison pour laquelle ils sont toujours mobilisés alors que la victoire est acquise. Les attaques à main armée ne sont plus rares et témoignent peut-être de la brutalisation de la société chère a George Mosse.

De très nombreuses sources font état des bagarres dans lesquelles sont mêlés des soldats ou des matelots britanniques : victimes de souteneurs, agissant sous l’emprise de l’alcool, utilisant 1a violence pour obtenir ce qu’ils souhaitent. Quelques échauffourées sont mémorables. Le 2 février 1919, « un soldat anglais ayant brisé dans une boucherie chevaline une table en marbre, 2 agents furent requis pour l’appréhender. Ils trouvaient bientôt devant eux pour s’y opposer un tel nombre de compatriotes du perturbateur qu’ils ne parvinrent à l’emmener qu’avec l’assistance de deux soldats français permissionnaires ». J . Nelson, est conduit devant le commissaire de police de permanence, rue des Charrettes. « Agents et soldats frappés réussirent malgré tout à enfermer l’Anglais au violon. Ils avaient vivement verrouillé les portes. Elles gémirent bientôt sous les coups d’une centaine d’assaillants recrutés dans les environs. Par les panneaux brisés, les Anglais pénétrèrent dans le poste, malmenèrent les agents et soldats français, le commissaire de police et finalement délivrèrent le prisonnier ».

Une autre difficulté à laquelle sont confrontées les autorités militaires britanniques, c’est celle des déserteurs, de ces hommes qui quittent leurs dépôts et n’y reviennent pas, se livrant à la rapine ou se volatilisant dans la nature.

Mais, à l’inverse d’autres Armées, notamment en 1917, l’armée britannique est confrontée à peu de mutineries. Durant le conflit, seuls quatre mutins britanniques sont fusillés. Dans les bases normandes, 11 soldats sont punis au Havre le 19 juillet 1916. Le 22 juin 1917, au n°9 Stationary Hospital qui comprend 500 convalescents, des hommes jettent des pierres sur un MP et libèrent les patients. Ils sont condamnés au field punishment n° 1. Toutefois, au moment de la démobilisation partielle des troupes, beaucoup de soldats souhaitent au plus vite rentrer au Royaume-Uni ou dans les Dominions et ne comprennent plus leur maintien sous les drapeaux alors que la guerre est terminée depuis novembre 1918. Les incidents se multiplient et inquiètent 1a police militaire. A Rouen, entre le 22 janvier et le 4 février 1919, les pensionnaires de la n°2 Military Prison protestant une nouvelle fois après une première effervescence le 19 novembre 1918. En mars 1919, encore, mais cette fois à la n°6 Military Prison, des condamnés se plaignent. A Rouen, tout au long du conflit, 55 soldats sont condamnés pour participation à une mutinerie dont 7 le 5 octobre 1916, 5 le 11 octobre 1916, 43 le 4 février 1919.

Un souvenir persistant

Très tôt pendant 1a guerre, des familles britanniques cherchent à se rendre sur le  territoire français pour honorer leurs morts, mais les démarches sont longues pour obtenir les papiers nécessaires afin de parcourir la zone des armées ou pour pénétrer dans les bases ; les frais à engager peuvent aussi être importants. C’est la raison pour laquelle, certaines familles qui ne peuvent se déplacer en France, tentent par l’intermédiaire des   autorités françaises de localiser leurs morts ou de perpétuer leur souvenir. Avec la fin du conflit, un véritable « tourisme du Souvenir » se met en place, non seulement sur les lieux même où les Tommies ont connu l’enfer des tranchées, mais aussi vers les Bases arrière du C.E.B. où de nombreux soldats sont encore en poste. Ainsi, le Daily Mail des 12, 24, 29 juillet 1919, propose des visites a Rouen pour les familles des soldats, qui durant le conflit, avaient eu tant de mal à obtenir des autorisations pour se rendre en France 39. Le 12 août 1920, le Journal de Rouen fait paraître un article annonçant 1a parution d’un petit guide de visite de Rouen en anglais intitulé « you should visit Rouen », devise et refrain du syndicat d’initiative avec un itinéraire rédigé par Georges Dubosc. Le Journal Officiel du 29 septembre 1925 signale la création au Havre d’une branche de la « British Legion », la seule grande association des anciens combattants britanniques.

D’autre part, le souvenir de la présence britannique sur le sol normand est également révélé par l’explosion au cours des années de guerre des mariages franco-anglais. Ces unions ne sont pas si simples à conclure du fait des différences juridiques entre le mariage français et le mariage britannique, du fait que les Tommies n’ont pas avec eux d’acte de naissance ou de justificatif d’état civil, si bien qu’aucune publication des bans n’est possible et que les soldats ne disposent que d’une attestation sous la foi du serment.

Sur le plan économique, la présence alliée a donné aux ports haut-normands un certain coup de fouet. «La situation du port de Rouen tant du point de vue européen que du point de vue national est absolument incomparable, elle suffirait le cas échéant à faire de lui un merveilleux instrument de prospérité économique 40». Et en effet, le succès économique du port de Rouen, comme l’affirment la plupart des études faites au moment de la guerre, est dû aux événements car la ville est, d’une certaine manière, favorisée par le sort. Positions idéales pour les Britanniques, les ports de Rouen et le Havre permettent depuis toujours de ravitailler Paris, mais aussi les régions du Centre et de l’Est. Rouen est avant tout un port de transit par chalands, péniches, wagons, ce que confirment les chiffres. Ainsi, le tonnage réexpédié de Rouen à Paris par la Seine est de 3 417 333 tonnes en 1913 et de 5 204 055 en 1915. Pourtant, il semble bien que cette embellie fut de courte durée et que les liens créés par la guerre se réduisirent rapidement. Il n’en est pas moins vrai, qu’un siècle après la fin de la Grande Guerre, des traces de la présence britannique dans notre département subsistent encore, certaines bien connues comme les vastes cimetières de Saint-Sever à Rouen, de Sainte-Marie au Havre, d’Etretat, de Dieppe, du Tréport, tous gérés avec soin par la Commonwealth War Graves Commission, et dont les terrains ont été cédés personnellement par la France au gouvernement britannique par décret du 29 septembre 1920 pour être transformés en mémoriaux, tous identiques dans leur conception avec la croix du souvenir et l’autel sur lequel est inscrite la formule choisie par Rudyard Kipling, « their name liveth for evermore ». D’autres sont plus ou moins oubliés comme le « monument commémoratif à élever après 1a conclusion de la paix dans un espace réservé au rond point central autour duquel sont inhumés les soldats français et alliés morts à Rouen victimes de guerre », projeté dès le 23 septembre 1914 et inauguré le 26 septembre 1922 en présence du consul anglais à Rouen, Spencer S. Dickson ; une des plaques en bronze du monument de la Victoire de Rouen, érigé par le sculpteur Maxime Real del Sarte, représentant l’hommage des forces britanniques à la ville de Rouen qui les accueillit pendant près de cinq années ; la plaque commémorative apposée dans la chapelle Jeanne d’Arc de la Cathédrale Notre-Dame de Rouen, ou comme cette « pierre aux Anglais » érigée à Grand-Quevilly au milieu des voies ferrées en 1915 et ayant l’aspect d’une pierre runique.

Evoquons enfin certains noms de rues dont les Anglais vont se voir honorer. Le 13 septembre 1916, la rue de Mexico, près du quartier général de la base anglaise du Havre devient rue Kitchener, «Lord Kitchener a été le Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire de la Grande-Bretagne. Il a fait de cette misérable petite armée anglaise pour laquelle ses ennemis, n’avaient pas assez de mépris une armée nombreuse et puissamment outillée. Nous avons eu le privilège d’en accueillir les premiers bataillons sur la terre de France et nous n’avons cessé depuis de longs mois d’en voir défiler dans nos rues les superbes soldats. Siège de l’une des bases les plus importantes que l’armée anglaise possède en France, notre ville a plus que tout autre peut-être le devoir de rendre un hommage public à lord Kitchener ». Le 30 juillet 1918, pour sceller l’Entente, à un moment où la victoire se profile à l’horizon après l’échec des offensives allemandes du printemps, le conseil municipal du Havre décide de renommer, quai George V, l’ancien quai d’Orléans. A Dieppe, un décret du conseil municipal du 16 novembre 1925 donne le nom de rue de l’Ancien camp anglais à l’endroit où se trouvaient les  baraquements de 1’Etat-Major anglais sur Janva1. Ces quelques exemples sont là aujourd’hui pour nous prouver que cette présence du B. E. F. dans le département ne fut pas négligeable. Il ne faut pas non plus oublier le projet non réalisé d’un grand monument commémoratif au Havre. De leur côté, les Anglais feront symboliquement le don de trophées militaires, si prisés à l’époque. Le mercredi 28 janvier 1920, un tank offert à la ville de Dieppe, arrivé à la gare de Rouxmesnil, est provisoirement placé dans la cour de l’hôtel de ville. Le Havre insta1le le sien dans le jardin de 1’Orangerie. Le Tréport, Sotteville, Buchy, Eu ou Rouen reçoivent également leur souvenir de la présence anglaise dans la région. Le destin de ces chars qui finirent à la casse au bout de quelques années seulement, ne peut que nous faire réfléchir au caractère éphémère du « devoir de mémoire » si prégnant aujourd’hui.

Enfin, il n’est pas rare que des familles normandes aient acquis l’un des milliers de baraquements ou une quantité infinie de produits de toutes sortes, que le Disposals Board du ministère des munitions de guerre britannique fut chargé de liquider à partir de 1919. Il n’est pas non plus vain de vouloir combler ce vide dans la recherche normande quand nous voyons des collectionneurs de cartes postales tenter de dénicher dans tous les salons des collectionneurs les séries « les Alliés visitent Rouen » ou «Rouen temps de guerre», éditées par les imprimeurs rouennais Aloye ou Girieud et dessinées par l’artiste belge Julien t’Felt. Ces souvenirs nous replongent dans une époque révolue et nous aident à retrouver les particularités des Bases anglaises de Seine- Inférieure, pour mieux appréhender 1’ampleur des transformations accomplies par le B.E.F. dans la région et mettre en perspective les formes de sociabilité que cette présence alliée a engendrée pendant ces cinq années de vie commune ; bref à brosser un tableau aussi complet que possible sinon exhaustif du poids joué par l’armée britannique et impériale dans un département situé à la fois loin du front et donc épargné par les combats, mais également suffisamment près de celui-ci pour devenir une base arrière indispensable à la poursuite de la guerre.

Notes :

1. A. Dupouy., « Les Anglais à Rouen », Revue de Paris, 7 septembre 1915, p, 345

2. J. Levainville, Rouen pendant la guerre, Paris, PUF, 1926, p. 28

3. A. Chatelle, La base navale du Havre et la guerre sous-marine secrète en Manche 1914-1918, Paris, Editions Médicis, 1949, p. 51

4. G. Lebas, Dieppe pendant la guerre, Dieppe, Imprimerie Centrale, 1922, 275 p., p. 130 & 181

5. BMR, Casier archéologique, Rouen en 1914-1918

6. G Lebas, Dieppe pendant la guerre, Dieppe. imprimerie Centrale, 1922, 275 p., p. 14 & 16

7. Archives Nationales. F 7 12 939, rapport du préfet de Seine-Inférieure du 7 août 1914

8. Chatelle A., op. cit., p. 51-52

9. G. Dubosc, « Rouen pendant la guerre », Almanach de Rouen, 1919, 44 pages, p. 111

10. A. Maurois, Mémoires 1889-1967, Paris, Flammarion, 525 p., p. 116-117

11. G. Lebas, Dieppe pendant la guerre, Dieppe, imprimerie Centrale, 1922, 275 p., p. 163

12. Colonel Henniker A.M., Transportation on the Western Front, 1914-1918, Londres, IWM, 1937, réédition 1992, 531 p., p.31

13. A. Herrenschmidt, Au fil des jours : ceux qui luttent, ceux qui passent, ceux qui ne sauront jamais, Paris, Maison du Livre, 1918, 282 p., p. 40

14. A. Chatelle, op. cit., p. 62

15. C. Yver, « Rouen pendant la guerre », Revue des Deux Mondes, 15 avril 1917, p. 803

16. M. Barrès, « Rouen et les Anglais », Annales, n° 1723, 3 juillet 1916, p. 11

17. ADSM, 1 M 217

18. A. Dupouy, art. cité, p. 346

19. Journal de Rouen, 11 avril 1915

20. Colonel Henniker A. M., op. cit., p. 234

21. J. Levainville, op. cit., p. 24

22. A. Dupouy, Le port de Rouen, Paris, Dunod, 1920, 120 p., p. 55

23. Colonel A.-M. Henniker, op. cit., p. 13

24. Colonel A.-M. Henniker., ibidem, p. 230

25. Conseil Général du département de Seine-Inférieure, imprimerie administrative, A. Gallier, Rouen, « Exposé présenté au Conseil général par M. Morain, préfet sur la vie administrative, sociale et économique du département », 2° session 1917, p. 41

26. G. Dubosc, art. cité, p. XXXIV

27. C. Yver, art. cité, p. 804

28. Lord Northcliffe, At the war, Londres, Hodder & Stoughton, 1916, p. 127—132

29. C. Yver, art. cité, p. 803

30. J. Levainville, op. cit., p. 29

31. S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, 14-18, Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, 272 p., p. 50

32. BMR, Casier archéologique, Rouen en 1914-1918

33. Bulletin municipal et séances du Conseil municipal de Rouen, Série 8 AIP 43

34. Rouen vie chère, 17-23 décembre 1915

35. ADSM, 2 Z 2, rapport à la sous-préfecture sur le fonctionnement des divers services de guerre, p. 22

36. 4 AIP , p. 606 & 616

37. ADSM, 4 M 591

38. ADSM, 1 M 612

39. AMR, Fonds Fortin

40. J. Lagarde, Le port de Rouen, sa fonction commerciale, sa fonction industrielle, Rouen, Lestringant, 1937, p. 19

Fermer le menu